10 janvier 2009
38 - Grandeur et décadence de la physiocratie
Sur la question du travail (qui, comme nous l'avons vu, n'est pas, selon Quesnay, producteur par lui-même de richesses nouvelles et ne peut toujours que rembourser les frais qu'il occasionne) et de sa rémunération, le bon docteur est tout à fait à l'unisson avec Turgot : "C'est d'ailleurs un grand inconvénient que d'accoutumer le même peuple à acheter le blé à trop bas prix ; il en devient moins laborieux, il se nourrit de pain à peu de frais, et devient paresseux et arrogant ; les laboureurs trouvent difficilement des ouvriers et des domestiques ; aussi sont-ils fort mal servis dans les années abondantes. Il est important que le petit peuple gagne davantage, et qu'il soit pressé par le besoin de gagner."
Ici, plus de poule aux oeufs d'or (le travail étant stérile), mais il faut tout de même "entretenir" - au minimum là aussi - le personnel d'"entretien" d'un monde dans lequel, à travers la nature qu'il anime, Dieu seul est créateur de richesses.
Ce qui ne condamne personne à la misère. Dans l'économie selon Quesnay, le manouvrier, s'il ne crée rien par son travail, n'est pas non plus en concurrence avec qui que ce soit : ni avec ceux qui sont manouvriers comme lui, ni avec ceux qui lui fournissent du travail. Par son travail, il lui faut rendre ce qu'il coûte à la société (les avances que lui fait son patron). Or, ce qu'il coûte correspond à ce qui lui est nécessaire, à ce qui peut même lui assurer un peu de bien-être jusqu'au point - mais surtout pas au-delà - où ce bien-être risquerait de se retourner contre lui en le transformant en paresseux...
Surtout, par-delà l'équilibre qui fait du salaire la juste mesure, il faut se garder de pousser, par la fiscalité ou les corvées, ces travailleurs aux approches du désespoir. De même qu'il ne faut jamais perdre de vue qu'un léger superflu ne s'accompagnera pas nécessairement d'une tendance à la fainéantise. Cela peut encourager au travail et "faire marcher le commerce". Comme l'écrit Quesnay : "Tout ce qu'un homme dépense de ses gains ou de ses revenus, profite à d'autres hommes, et retourne à la source qui l'a produit, et qui le renouvelle."
Ainsi, dans ce monde, idyllique par définition, pour que tout aille de la meilleure façon possible, pour que la boucle soit bouclée, il faut respecter un juste équilibre. Selon François Quesnay : "Il n'est donc pas indifférent pour l'État que le bas peuple vive dans l'aisance, ou que sa consommation soit réduite au nécessaire rigoureux : cette partie de la population est incomparablement plus nombreuse que celle des riches, et l'État perd à proportion qu'elle se retranche sur la consommation que leurs travaux devraient leur procurer, et que l'on supprime par des impositions mal entendues qui tarissent la source des revenus du souverain et de la nation."
Par conséquent, si la "classe des propriétaires" doit recevoir tout le produit net (d'où son enthousiasme soudain pour la physiocratie), elle doit payer, à elle seule, la totalité de l'impôt (d'où son dédain tout aussi soudain pour les physiocrates)...
Quelques années après avoir été tout aux yeux des possédants, Quesnay n'était déjà plus rien.
06 décembre 2008
33 - Un avenir "clé en main"
Résumant l'origine de la valeur économique de ce moyen de production essentiel à son époque qu'était la terre agricole, répartie désormais entre différents propriétaires, John Locke écrit : "C'est donc le travail qui donne à la terre la plus grande partie de sa valeur, sans laquelle elle ne vaudrait presque rien ; la plupart de ses produits utiles, nous les devons au travail."
Mais ce travail, activité typiquement humaine, étend également - et toujours selon John Locke - sa capacité à créer de la valeur bien au-delà des soins que l'homme peut apporter à la production agricole : "Ce ne sont pas seulement les peines du laboureur, le labeur du moissonneur et du batteur, ou la sueur du boulanger, qui donnent son prix au pain que nous mangeons ; l'ouvrage de ceux qui ont dressé les boeufs, extrait et travaillé le fer et les pierres, abattu et façonné le bois utilisé pour la charrue, le moulin, le four, ou tous les ustensiles, en si grand nombre, dont le même blé oblige à se servir, depuis le jour où on le sème jusqu'à celui où on en fait du pain, il faut le porter entièrement au compte du travail, car tous ces biens viennent de lui ; la nature et la terre n'ont fourni que les matières premières, qui sont presque sans valeur prises en elles-mêmes. Si seulement on parvenait à les identifier, on établirait un étrange catalogue avec les objets que l'industrie a produits et utilisés pour chaque miche de pain, avant de la livrer à notre consommation : fer, bois, cuir, écorce, planches, pierre, briques, charbon, chaux, tissu, teinture, poix, goudron, mâts, cordes et tous les matériaux utilisés dans le navire qui a transporté l'un quelconque des produits dont s'est servi l'un quelconque des ouvriers pour une phase quelconque de l'ouvrage ; cette liste, il serait presque impossible, en tout cas trop long de la dresser."
Nous voici rassasiés de travail... et pour longtemps sans doute, puisque, comme John Locke l'a souligné avec force : l'acceptation et l'utilisation de la monnaie permettent de pérenniser les valeurs produites et de les faire entrer dans la propriété privée de ceux dont il nous a dit qu'ils sont les vrais fondateurs de la société, et ceci à l'exclusion des malchanceux qui, n'ayant rien, n'ont aucun intérêt à s'unir sous l'autorité d'une loi civile uniquement faite pour le bénéfice des possédants...
Et pourtant, sur les propriétés foncières des aristocrates, dans les ateliers de la bourgeoisie montante, comme sur les navires du commerce international, le travail ne se faisait pas tout seul, ni par la grâce de l'esprit saint. Il y fallait des bras... et des bras d'une humanité sans doute plus ou moins coupable d'on ne sait quoi...
En tout cas, d'une humanité, par définition, nécessairement moins "travailleuse" que ces êtres d'élection dont on ne sait plus de quand datent les exploits qu'ils ont dû réaliser dans l'énorme champ du travail humain, pour que l'histoire fasse d'eux les heureux copropriétaires de la quasi-totalité des fruits engendrés par l'activité humaine depuis la nuit des temps, déduction faite de la rétribution minimale versée, plus ou moins régulièrement, aux travailleurs définitivement impécunieux, pour qu'au long des siècles ceux-ci et leurs descendants se plient à la discipline d'un travail créateur permanent de la valeur économique que pérennise la monnaie et que transmet, dans un cadre strictement privé - et donc de privation pour celles et ceux qui les ont engendrés à force de travail - l'héritage des moyens de production, c'est-à-dire de tout le bric-à-brac nécessaire à la continuation de l'exploitation de l'être humain par l'être humain.
04 décembre 2008
32 - La valeur économique des produits "naturels"
Si John Locke a mis en exergue l'effet de seuil provoqué, dans l'histoire humaine, par l'apparition de la monnaie, il n'a pas approfondi, dans l'ouvrage cité, la question de savoir d'où vient que telle quantité du "petit morceau de métal jaune" correspond à telle quantité d'un bien périssable. Mais, il y a "l'invention de la monnaie et la convention tacite qui lui reconnaît une valeur", c'est-à-dire ce moment où l'on a "convenu de reconnaître à un petit morceau de métal jaune, capable de se conserver sans usure, ni détérioration, plus de valeur qu'à une grosse pièce de viande ou à un tas de blé entier".
Plus de valeur... Sans doute faut-il dire que l'effet inverse, nécessaire à l'équilibre de l'échange, se manifeste par l'intermédiaire de l'individu qui, affamé, attribue plus de valeur au petit morceau de viande qui ne lui appartient pas encore, qu'à cette quantité de monnaie qu'il va lui falloir débourser pour pouvoir enfin se rassasier.
Mais, enjambant ce problème d'équilibrage des valeurs, John Locke n'en démord pas. Même après l'invention de la monnaie, et donc après la mise en oeuvre d'un droit de propriété qui s'étend au-delà des seuls moyens de subsistance jusqu'à pouvoir englober la terre elle-même : "C'est bien le travail qui donne à toute chose sa valeur propre."
À l'opposé des Physiocrates, qui, trois quarts de siècle plus tard, nieront que le travail humain puisse accroître la richesse économique d'un pays - ce qui, selon eux, était le privilège de la seule nature, et donc de la seule production agricole ; phénomène illustré, par exemple, par le saut quantitatif "naturel" qui fait qu'un unique grain semé se trouve multiplié, par la volonté divine, dans l'épi récolté -, John Locke se plaît à affirmer que même les prodiges de la nature n'ont qu'assez peu d'impact sur la valeur économique qui demeure, selon lui, le quasi privilège du travail humain.
Citons le philosophe écossais : "Il suffit de considérer quelle différence il y a entre un acre de terre planté en tabac ou en sucre, ensemencé de blé ou d'orge, et un acre de la même terre laissé indivis, que personne n'exploite, pour s'assurer que l'amélioration due au travail constitue, de loin, la plus grande partie de la valeur. Je croirais proposer une évaluation très modérée si je disais que, parmi les produits de la terre qui servent à la vie de l'homme, neuf dixièmes proviennent du travail. Même si nous voulons évaluer correctement les biens, tels qu'ils se présentent à nous quand nous nous en servons, et répartir les dépenses qu'ils ont entraînées entre ce qu'ils doivent respectivement à la nature seule et au travail, nous verrons qu'il faut mettre, dans la plupart des cas, quatre-vingt-dix-neuf pour cent au compte exclusif du travail."
Un petit doute nous saisit tout à coup : ne faudrait-il pas en conclure que, selon John Locke, le propriétaire de cette terre si peu productrice de valeur ne mériterait en conséquence, s'il n'est pas lui-même un travailleur, de ne recevoir, au titre de sa propriété, que quelques miettes de la richesse produite?... Serions-nous, à ce moment encore, en plein socialisme primitif... de droit humain?
24 novembre 2008
26 - L'égalité selon Voltaire
Comme Voltaire le constate dans l'article où il définit l'égalité, les pauvres, tant qu'ils travaillent, ne sentent pas trop leur situation misérable. Ce qui est heureux, puisque "quand ils la sentent, alors on voit des guerres". Mais, écrivant cela dans son "Dictionnaire philosophique", Voltaire ne joue-t-il pas un jeu dangereux qui pourrait mettre le feu aux poudres?...
Qu'on se rassure, s'exclame-t-il : "Ce n'est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu ; le vulgaire n'est pas fait pour de telles connaissances ; la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu'il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple, ne peuvent prendre aucune alarme ; le peuple ne lit point ; il travaille six jours de la semaine, et va le septième au cabaret ; en un mot, les ouvrages de philosophie ne sont faits que pour les philosophes, et tout honnête homme doit chercher à être philosophe sans se piquer de l'être."
Mais, revenons à l'égalité telle que le philosophe de Ferney l'anéantit aux yeux des "personnes éclairées" qui ont bien besoin de savoir ce que sera le contenu politique, économique et idéologique de la révolution qu'il leur promet pour dans vingt ans : "Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs ; et avec beaucoup de goût pour la paresse : par conséquent tout homme voudrait avoir l'argent et les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très agréables. Vous voyez bien qu'avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux, qu'il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient plus jaloux l'un de l'autre."
C'est d'ailleurs au titre de la philosophie de la tolérance que Voltaire dit et redit à Catherine II de Russie que les femmes et jeunes filles que l'on pourra prendre aux Turcs seront la récompense des plus brillants de ses officiers...
Or, au fond, et par delà les phénomènes de jouissance, il y a le partage du travail, le partage de la souffrance qu'engendre le travail sous la domination d'autrui, et c'est ici que l'égalité fait décidément naufrage pour la plus grande joie des "personnes éclairées".
Mais, dis-leur donc, toi, Voltaire, le prophète de la révolution bourgeoise!... Et il nous le dit, le bougre. Il l'a même frappé dans le marbre, le beau et vrai couplet de l'égalité démocratique : "Le genre humain tel qu'il est, ne peut subsister à moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes utiles qui ne possèdent rien du tout. Car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre, et si vous avez besoin d'une paire de souliers, ce ne sera pas un maître de requêtes qui vous la fera. L'égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, et en même temps la plus chimérique."
Des hommes utiles qui ne possèdent rien du tout!... C'est effectivement ce qui s'appelle la misère organisée... Celle qui se retrouve aujourd'hui repliée au fond des bois de l'Ile... de France, deux cent vingt ans après 1789.
Et il en faudrait une... infinité.
Avis aux amateurs!
01 novembre 2008
20 - La propriété et la mort
Est travailleur "libre", l'individu qui a été "libéré" des moyens de production qui lui sont pourtant nécessaires pour assurer sa survie et celle de sa famille. Fondamentalement, le travailleur libre est, d'abord et avant tout - et non pas accidentellement, mais par essence - un chômeur. Car, quoi qu'il en soit, en l'absence d'un droit au travail, la société capitaliste ne lui a rien promis d'autre... que le travail sur fond de chômage.
En effet, la terre "nourricière" et le capital (où se tient le prix des subsistances dont la famille prolétarienne a un impérieux besoin) sont devenus propriété "privée" d'autrui, tout simplement parce que le prolétariat lui-même en est "privé".
Cette privation, qui s'étend sur la planète entière, est la marque même de la division de l'humanité en deux camps principaux qui s'activent autour de la question de savoir où la mort opérera le plus de ravages. À l'échelle du monde, comme tout un chacun peut le constater à longueur de vie, cette division se traduit par l'existence simultanée de milliardaires en dollars ou en toute autre monnaie (leur part d'un gâteau qui est le fruit de l'histoire entière de l'humanité qui nous a précédés...) et de millions d'enfants qui n'en finissent pas de mourir de faim, en Afrique surtout.
Pour récupérer (là où c'est encore possible) les moyens de survivre ne serait-ce que quelques jours ou quelques semaines de plus, le travailleur "libre" doit soumettre sa personne (celle de son conjoint ou même celle de ses enfants) à une activité qui, selon Adam Smith, fournira au propriétaire du sol une rente, et au propriétaire du capital (outils, matières premières et moyens de subsistance) un profit. Ce que reflète, selon lui, toute marchandise dont celle qui est primordiale : "Dans le prix des grains par exemple, une partie paie la rente du propriétaire, une autre paie le salaire ou l'entretien des travailleurs et du bétail de labour et de charroi employés pour les produire, et la troisième paie le profit du fermier."
Or, pour Adam Smith (qui indique d'où chacune d'elles tire son origine économique), même après cette division en trois classes (dont deux de propriétaires), la source et le critère de la valeur de toute marchandise demeurent inchangés : "Le travail mesure la valeur non seulement de la partie du prix qui se résout en travail, mais de celle qui se résout en rente, et de celle qui se résout en profit."
Ainsi donc, dès 1776, il était établi qu'au coeur du mode capitaliste de production, la valeur de la marchandise - et donc, la valeur même de la vie humaine - se rattachait dans sa totalité à... l'exploitation du travail. Ce qui est une autre façon de dire que l'appropriation privée des moyens de production par certains condamne le reste de l'humanité à une mort prématurée... de faim, à l'extérieur du système ; de maladie professionnelle (excès de fatigue, intoxications physiques ou psychiques, dont le stress et autres manifestations du désespoir, etc.), à l'intérieur...
Et nous en sommes toujours là.
Mais, avant que le capital n'assure le triomphe politique de la bourgeoisie, il y a eu le règne de la propriété féodale, puis, comme une survivance de celle-ci, sous une forme très modifiée qui ressemble à une amplification : la monarchie de droit divin.
11 octobre 2008
13 - La barrière du minimum vital
Pour finir, l'empire qu'Adam Smith accorde au travail, en tant que mesure de la valeur des marchandises, ne semble plus pouvoir connaître de limites en temps et en espace, sitôt, tout au moins, qu'il est question d'une économie de marché : "Il paraît donc évident que le travail est la seule mesure universelle aussi bien que la seule mesure exacte de la valeur ou le seul étalon avec lequel nous pouvons comparer les valeurs de différentes marchandises en tout temps et en tout lieu."
Ainsi s'établirait le prix réel de chaque marchandise... dans une société qui, parce qu'elle est marchande, n'a besoin d'aucune autre mesure que celle que lui procure le prix en monnaie, c'est-à-dire ce prix nominal qui condamne au silence le travail, la souffrance au travail, la rémunération réelle du travail, etc...
Or, comme Adam Smith le souligne : "[...] il peut être quelquefois utile de comparer les différentes valeurs réelles d'une marchandise donnée en des temps et en des lieux différents, ou les différents degrés de pouvoir sur le travail d'autres personnes qu'elle a pu, en différentes occasions, donner à ceux qui la possédaient. Nous devons dans ce cas comparer non pas tant les différentes quantités d'argent contre lesquelles on l'a communément vendue, que les différentes quantités de travail que ces différentes quantités d'argent auraient pu acquérir. Mais on ne peut presque jamais connaître avec quelque degré d'exactitude les prix courants du travail en des temps et des lieux éloignés." Les prix courants, ou encore les différents prix nominaux appliqués à l'achat de la force de travail... d'où tirer ensuite une sorte de moyenne locale...
Comment faire? En revenant vers la base même de l'exploitation du travail : le minimum vital, avec sa condition essentielle... l'aliment principal du travailleur, ces grains dont, dans des époques lointaines déjà, le prix monétaire (nominal) apparaissait plus directement - parce que sur un marché bien plus vaste - que ne le faisaient des salaires négociés dans un rapport de personne à personne et dans la diversité d'espaces économiques très différenciés. Ainsi Adam Smith constate-t-il qu'en fait de prix courants (monétaires), "on connaît mieux en général ceux des grains bien qu'ils n'aient été enregistrés par règlement qu'en peu d'endroits, et les historiens et autres écrivains les ont plus fréquemment relevés. Aussi devons-nous le plus souvent nous en contenter, non pas qu'ils soient toujours exactement dans la même proportion que les prix courants du travail, mais parce qu'ils sont la meilleure approximation que nous puissions communément avoir de cette proportion."
Mais par quel mystérieux processus aboutit-on à ce minimum vital, centré sur le pain quotidien, qui deviendra ensuite la mesure "normale" du salaire ouvrier?...
11 septembre 2008
10 - Mesure de la valeur et travail
Après avoir affirmé que "le travail est la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises", Adam Smith ne pouvait qu'en faire comme nous la constatation : "[...] on estime plus fréquemment la valeur échangeable de chaque marchandise par la quantité de monnaie que par la quantité de travail ou de toute autre marchandise que l'on peut avoir en l'échangeant."
Karl Marx (1818-1883)
Autant, toutefois, le souligner dès à présent : diaboliser l'argent, en le dénommant "fric", n'a rien à voir, ni de près ni de loin, avec une véritable analyse du processus d'exploitation en mode capitaliste de production. Si l'argent intervient dans la sphère de l'échange, le travail, lui, est exploité dans la sphère de la production... C'est tout autre chose, et il aura fallu l'exceptionnelle acuité visuelle de Karl Marx pour séparer la marionnette des ficelles qui la manipulent...
Ce qu'on ne saurait, évidemment, lui pardonner.
Mais Adam Smith avait lui-même rattaché la question de la mesure de la valeur à la sphère de la production, et plus particulièrement au ressenti de l'être humain travaillant. Répétons-le avec lui : "On peut dire que des quantités égales de travail, en tout temps et en tout lieu, sont de valeur égale pour le travailleur."
Ainsi, quelle que soit la rémunération du travail, quel que soit le salaire de l'ouvrier, quel que soit le prix d'achat de sa force de travail, et quelle que soit, en conséquence, la quantité des denrées qu'il pourra acquérir en retour, pour Adam Smith : "En fait, ce prix peut quelquefois acquérir une plus grande quantité et quelquefois une plus petite ; mais c'est leur valeur qui varie, non celle du travail qui les acquiert."
Et Adam Smith persiste et signe : "Par conséquent, le travail, ne variant jamais dans sa propre valeur, est l'unique étalon fondamental et réel avec lequel on peut en tout temps et en tout lieu estimer et comparer la valeur de toutes les marchandises. C'est leur prix réel ; la monnaie n'est que leur prix nominal."
Le prix réel renvoie donc à la "subjectivité" des travailleurs (à leur conscience de classe?) ; le prix nominal renvoyant, lui, à "l'objectivité" de la loi de l'offre et de la demande... Mais, puisque nous sommes en mode capitaliste de production, qui des deux l'emportera?...
07 septembre 2008
9 - Monnaie et travail
A. R. J. Turgot (1727-1781)
S'il est lui-même fils d'ouvrier, l'ouvrier n'aura rien reçu, au-delà d'une stricte préparation à sa condition de travailleur, des fruits du travail salarié de son père, pour autant toutefois que le montant du salaire paraît devoir - selon Turgot [cf. ci-dessous n°7] et quelques autres - ne rien permettre que la subsistance et le maintien intergénérationnel de la classe ouvrière.
L'héritier, lui, se voit doté, du jour au lendemain, des fruits - ou de la part qui lui en revient comme, éventuellement, à ses frères et soeurs - du non-travail de son père entrepreneur, non-travail puisque celui-ci a été rémunéré en moyenne, selon Adam Smith [ci-dessous n°3], au prorata du capital qu'il mettait en oeuvre...
Ainsi le rapport de classe entre travail et capital s'établit-il immédiatement comme suit : le jeune ouvrier ne va pouvoir offrir que son travail à quelqu'un qui dispose - dans un monde où, selon Adam Smith, tout ne s'obtient que par du travail - d'un instrument d'échange très particulier avec lequel il peut acheter l'usage de la force de travail : la monnaie, c'est-à-dire autre chose que... du travail. Comment cette apparente incongruité s'explique-t-elle?
Laissons Adam Smith nous le dire : "Mais quoique le travail soit la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises, ce n'est pas ce par quoi l'on estime communément leur valeur."
Peut-être même le travail est-il, en tant que mesure, contraint de faire tête basse devant ce qui sert "communément" à lui clouer le bec sur la question fondamentale pour la vie quotidienne en société capitaliste : celle de l'évaluation de la valeur des marchandises, c'est-à-dire de la présence en chacune d'elle d'une quantité déterminée de travail...
31 août 2008
8 - La situation d'héritier
Cordonnier (XVIIIème siècle)
Voici donc notre "héritier" en possession de "sa" fortune... Selon Adam Smith : "Le pouvoir que cette possession lui apporte immédiatement et directement est le pouvoir d'acquérir, le fait d'avoir dans une certaine mesure à sa disposition tout le travail ou tous les produits du travail qui sont alors sur le marché."
Peut-être la situation de l'héritier ne diffère-t-elle pas complètement de celle de l'ouvrier... "avoir à sa disposition tout le travail d'autrui"... S'agirait-il, par exemple, de recourir aux "services" d'un médecin qui, pendant quelques minutes, consacrera "toute" son attention à son patient?... "tous les produits du travail qui sont alors sur le marché"... Le pain? Le vin? Tel ou tel ustensile?... Tout cela peut très bien s'obtenir sans exiger la possession d'une fortune...
Regardons-y de plus près. La formule utilisée par Adam Smith est bien plus "impériale et totalitaire" que nous ne le pensions de prime abord. Elle dit : La disposition de "tout" le travail d'autrui, ou sur "tous" les produits, et, de ce "tout", nous n'avons pas même commencé d'en faire le tour.
Effectivement, en sa qualité d'acheteur, notre héritier dispose d'un choix que rien ne limite à l'intérieur de deux marchés très particuliers : celui du travail où viennent s'offrir les ouvriers, et celui des produits où il trouvera, par exemple, des matières premières et des outils de production... Il n'est bien évidemment pas question pour lui d'acheter "tout" ce qui se présente sur ces deux marchés, ni sur l'un ou l'autre des deux!... Mais l'éventail du choix forme lui-même une totalité qui est "offerte" à travers "toutes" les personnes et "tous" les produits qui viennent tenter l'aventure de l'offre et de la demande... Concurrence entre les travailleurs, vendeurs de leur force de travail ; concurrence entre les producteurs de matières premières et d'outils de production...
Faisons un pas de plus. Après avoir acquis les matières premières et les outils de production adéquats, et une fois réalisé le choix des hommes (des femmes et, parfois même, des enfants) et après l'engagement pris de verser dans un délai déterminé les salaires fixés, notre héritier va pouvoir exercer "tout" son droit de commandement sur le travail à effectuer et obtenir un droit entier de propriété sur "tout" le produit issu d'une activité où chacun paraît recevoir l'exacte mesure de ce qui lui est dû, y compris au bénéfice d'une naissance plus ou moins heureuse... ou malheureuse...
30 août 2008
7 - Le minimum vital
Comme le souligne Adam Smith, sauf à ne pas permettre à l'ouvrier d'assurer sa subsistance et celle de sa famille, et, ainsi, à l'empêcher de se perpétuer en tant que travailleur, sa rémunération ne doit pas descendre sous un certain seuil...
Le minimum vital, quelle que soit la façon dont il se détermine, correspond précisément à la fonction sociale d'êtres humains qui accepteraient de se trouver réduits à n'être que des travailleurs, c'est-à-dire, en quelque sorte, des machines plus ou moins humanisées auxquelles, en économie politique capitaliste bien entendue, on aurait tort d'apporter plus de soins qu'elles n'en nécessitent pour continuer, d'une part, à produire de la bonne façon la richesse sociale, et, d'autre part, à se reproduire elles-mêmes (oh, merveille de la nature!) selon un rythme générationnel adéquat...
A. R. J. Turgot (1727-1781)
En tout cas, c'est à cette dernière condition que réduira les travailleurs une "force des choses" apparemment irrésistible, comme le souligne Turgot, contemporain et "ami" d'Adam Smith : "En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance."
Au-delà de cette condition minimale, comment la richesse individuelle s'exprime-t-elle? A quoi la reconnaît-on? Adam Smith nous l'indique : "Tout homme est riche ou pauvre dans la mesure où ses moyens lui permettent de jouir des nécessités, des commodités ou et des agréments de la vie humaine."
Comment se les procure-t-il? En en payant le prix, c'est-à-dire en offrant en échange ce qui incorpore une quantité identique de travail... Du travail de sa propre personne?
Oui, s'il est cet ouvrier dont l'héritage réside uniquement dans un corps et dans un esprit qui en font un travailleur et rien qu'un travailleur...
Non, si comme Adam Smith en fait l'hypothèse, il s'agit de l'héritier d'une "fortune"...



