18 janvier 2009
44 - Le travail et ses prodiges
Si, justement, nous laissons Adam Smith étendre sa réflexion à l'ensemble de la société, et à la part que celle-ci doit consacrer aux dépenses collectives, nous aboutissons à ceci : "Tous les impôts (et tout revenu fondé sur eux), tous les traitements, pensions et annuités de toutes espèces proviennent fondamentalement de l'une ou l'autre de ces trois sources premières du revenu et sont payés, soit directement, soit indirectement à partir des salaires du travail, des profits du capital ou de la rente foncière."
Sur la base d'une valeur produite et mesurée par le travail?
Ou pas?
Et comment établir scientifiquement la validité de l'une ou de l'autre des options? N'oublions tout de même pas que, selon ce que nous en dit Adam Smith, cela revient à évaluer ce qui se trouve au fondement même de la société capitaliste, et ce qui en conditionne la totalité des revenus, c'est-à-dire la répartition, en son sein, de la totalité des richesses produites.
Dans la réalité, il arrive fréquemment que ces distinctions ne soient pas aussi tranchées, et que tel ou tel individu puisse très facilement se tromper sur ce que nous appellerions son "appartenance de classe". Voici l'un des exemples donnés par Adam Smith : "Un gentleman qui cultive une partie de son propre domaine devrait gagner après avoir payé les dépenses de la culture, à la fois la rente du propriétaire foncier et le profit du fermier. Il est cependant susceptible de nommer profit tout son gain et ainsi de confondre rente et profit, du moins dans le langage courant." En voilà un autre : "Le fabricant indépendant qui a assez de capital pour acquérir des matériaux et pour subsister jusqu'à ce qu'il puisse porter son ouvrage au marché devrait gagner à la fois le salaire d'un compagnon qui travaille sous la responsabilité d'un maître et le profit que fait ce maître en vendant l'ouvrage du compagnon. Cependant tous ses gains sont couramment appelés profit, et le salaire, dans ce cas aussi, se confond avec le profit."
Mais c'est alors que resurgit la très épineuse question de la répartition des trois principales sources de revenus à l'intérieur du prix des produits élaborés en système capitaliste. Comme cela lui arrive parfois, Adam Smith pratique la fuite en avant, et déplace la solution sur un tout nouveau terrain : "Comme dans un pays civilisé il n'y a que peu de marchandises dont la valeur échangeable émane du travail seulement, rente et profit contribuant largement à la valeur de la presque totalité des marchandises, le produit annuel de ce travail est toujours suffisant pour acquérir ou avoir à sa disposition une quantité de travail bien plus grande que celle qui a été employée à élever ou à cultiver, à préparer et à apporter ce produit au marché."
Cette fois, Adam Smith paraît admettre que le prix dépasse la stricte valeur correspondant à la quantité de travail dépensée lors de la production, de sorte qu'il y aurait une croissance permanente qui serait indépendante du travail fourni de telle ou telle façon...
Résultat très surprenant puisque cela revient à affirmer que le travail s'accompagne d'une mystérieuse productivité supplé-mentaire (physiocratie reconvertie) qui explique sans l'expliquer l'apparition, dans le prix de vente, d'une rente et d'un profit venus de nulle part... Ce prodige d'un travail hyper-productif ne semblant pas correspondre à la réalité vécue, Adam Smith n'en démord toutefois pas, et avance une explication qui nous reconduit indirectement à l'oisiveté rémunérée des propriétaires de Quesnay, essentiellement occupés à éponger les effets du "pouvoir de la nature" : "Mais il n'y a pas de pays dans lequel on emploie la totalité du produit annuel à entretenir les personnes industrieuses. Les oisifs en consomment partout une grande partie ; et, selon les différentes proportions dans lesquelles le produit annuel se divise annuellement entre ces deux ordres de personnes, sa valeur ordinaire ou moyenne doit augmenter chaque année, diminuer ou continuer à être la même d'une année à l'autre."
Ainsi, ici encore, l'oisiveté ne ferait pas une ponction sur le travail d'autrui...
17 janvier 2009
43 - Le noeud de l'affaire
Revenons au problème, qui se pose à Adam Smith, de définir la valeur de la marchandise dès qu'à la rémunération du travail et des matériaux, il faut ajouter le profit du propriétaire des capitaux engagés.
Curieusement, sa position est très ambiguë, comme le fait apparaître avec toute la clarté nécessaire cette nouvelle évocation de ce qui se passe dès que la propriété privée des moyens de production s'est mise en place : "Dans cet état des choses, tout le produit du travail n'appartient pas toujours au travailleur. Il doit, dans la plupart des cas, le partager avec le propriétaire du capital qui l'emploie. La quantité de travail couramment employée pour acquérir ou pour produire une marchandise n'est pas non plus la seule circonstance qui puisse régler la quantité qu'elle devrait permettre couramment d'acquérir et d'avoir à sa disposition ou contre laquelle on devrait l'échanger. Une quantité supplémentaire doit être dégagée, de toute évidence, pour les profits du capital qui a avancé les salaires et fourni les matériaux pour ce travail."
Il semble y avoir reprise, par l'entrepreneur, d'une part du travail effectué par ses ouvriers (exploitation), et, tout à la fois, Adam Smith n'hésite pas à dire que, désormais, l'échange ne s'opère plus à partir de la seule quantité de travail, mais en tenant compte de ce qu'il faut ajouter à cette quantité de travail au titre du profit. Serait-ce ainsi l'acheteur qui ferait les frais de l'exploitation? Adam Smith ne nous en dira pas plus...
Or, comme nous le savons, le profit n'est pas seul à troubler la situation initiale. Adam Smith ajoute : "Dès l'instant que la terre d'un pays est devenue propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, adorent récolter ce qu'ils n'ont jamais semé et exigent une rente même pour les produits naturels de cette terre." Il tire aussitôt la conséquence de la présence de cette seconde incarnation de la propriété privée des moyens de production : "[...] dans le prix de la plus grande partie des marchandises, elle représente une troisième composante." Et nous replonge dans la perplexité en affirmant : "Le travail mesure la valeur non seulement de la partie du prix qui se résout en travail, mais de celle qui se résout en rente et de celle qui se résout en profit."
Exploitation de l'ouvrier par l'un et par l'autre? Quoi qu'il en soit, si nous prenons une denrée essentielle, les grains, nous ne pouvons ignorer que, selon Adam Smith : "Dans le prix des grains par exemple, une partie paie la rente du propriétaire, une autre paie le salaire ou l'entretien des travailleurs et du bétail de labour et de charroi employés pour les produire, et la troisième paie le profit du fermier." Sous un autre angle, voilà ce que cela donne : "Salaire, profit et rente sont les trois sources premières de tout revenu, aussi bien que de toute valeur échangeable. Tout autre revenu provient fondamentalement de l'une ou de l'autre de ces sources."
Et donc... et donc... la société entière est directement intéressée par le fait de savoir s'il y a de l'exploitation, et dans quelle sphère précise cette exploitation trouve à s'exercer... puisque l'ensemble des produits qui irriguent le marché se trouveraient en dépendre.
15 janvier 2009
42 - On achève bien les chevaux
Ainsi que nous l'avons vu, chez Adam Smith lui-même, le règne du travail comme mesure de la valeur d'un produit n'a qu'un temps : "Dans l'état primitif et brut de la société qui précède l'accumulation du capital et l'appropriation de la terre, le rapport entre les quantités de travail nécessaires pour acquérir différents objets semble être la seule circonstance qui peut offrir une règle pour les échanger."
Sans que l'on puisse trouver chez lui l'explication du processus qui a pu aboutir à l'"accumulation des capitaux" et à l'"appropriation du sol" par certains au détriment des autres, Adam Smith en arrive immédiatement aux conséquences qu'entraîne la première de ces deux modifications en ce qui concerne la valeur d'échange du produit : "En échangeant le produit fini contre de la monnaie, du travail ou d'autres biens, il faut ajouter à ce qui peut suffire à payer le prix des matériaux et les salaires des ouvriers quelque chose en vue d'assurer des profits à l'entrepreneur de l'ouvrage, qui risque son capital dans cette aventure."
S'agirait-il de faire payer à l'acheteur, outre la part correspondant aux matériaux et aux salaires avancés par le capitaliste, une part excédant la valeur présente dans le produit et chargée de rémunérer "gracieusement" l'entrepreneur au seul titre de sa propriété des capitaux, et alors qu'il n'a pris aucune part lui-même au travail?
Si oui, alors ce n'est plus le travail seul qui fixe la valeur du produit. Il s'y ajoute une part qui doit rémunérer l'appropriation privée des biens nécessaires à la production... Si non, d'où l'entrepreneur tire-t-il la rémunération de son capital, alors que la valeur du produit se trouverait déjà totalement répartie entre les matériaux et les salaires?
Voici comment Adam Smith raisonne en présence de cette question fondamentale : "Ainsi la valeur ajoutée par les ouvriers aux matériaux se résout dans ce cas en deux parties : l'une paie leurs salaires, l'autre les profits réalisés par leur employeur sur toute son avance en matériaux et en salaires."
D'où il résulte que, même dans les circonstances nouvelles, c'est bien le travail des ouvriers qui ajoute une valeur à la matière, la seule modification étant que cette valeur "se résout alors en deux parties". Ne serait-ce pas là l'exploitation du travail par le capital? Ce n'est pas le problème, répondrait Adam Smith. C'est d'ailleurs le sens de ce qu'il ajoute aussitôt, en évoquant la position de l'entrepreneur : "Il ne pourrait pas avoir d'intérêt à les employer, s'il n'espérait pas de la vente de leur ouvrage quelque chose de plus que ce qui suffit à remplacer son capital[...]."
De fait, dans une société de propriétaires (des moyens de production), qui donc pourrait se soucier du point de vue ouvrier?... Autant demander au laboureur de s'inquiéter de la "psychologie" de ses boeufs et de ses chevaux au-delà de ce qu'il lui faut en savoir pour les mener correctement aux travaux des champs, et leur faire remplir leur emploi avec le plus d'efficacité possible et pour le coût le mieux ajusté.
Soulignons-le tout de suite : il fallait être aussi fous que Karl Marx et Friedrich Engels pour en juger autrement et s'atteler à la tâche de faire valoir jusque dans la sphère scientifique (cf. le matérialisme historique) le point de vue des pauvres machines humaines dont on verrait plus tard (1914-1918) ce que le capitalisme, lui, pourrait en faire.
14 janvier 2009
41 - L'escamotage était presque parfait...
Voici la toute première phrase des "Recherches...", qui sont comme la Bible, à laquelle il faut toujours revenir, de l'économie politique : "Le travail annuel de chaque nation constitue le fonds premier qui lui fournit tout ce qu'elle consomme chaque année en nécessités et commodités de la vie, et celles-ci sont toujours le produit immédiat de ce travail ou ce qui est acquis avec ce produit auprès d'autres nations."
Avec Adam Smith, Dieu et le "pouvoir de la nature" sortent de l'économie par la petite porte. Dès le départ, le travail a pris toute la place.
Mais, une fois les conséquences de ce privilège tirées par David Ricardo et, à sa suite, par Karl Marx, c'en est bientôt fini... du travail. Le Livre I du Capital ayant été publié en 1867, dès les années 1870, à travers l'Autrichien Carl Menger, l'Anglais William Stanley Jevons et le Français Léon Walras, le travail avait disparu du panorama de la "science économique" pour laisser la place, et toute la place, au "consommateur".
Et avec l'eau du bain, le bébé... en l'occurrence Karl Marx, coupable de s'être fourvoyé ici ou là, à moins que ce ne soit de part en part... Avec une grande régularité, chaque économiste plus ou moins éminent s'efforcera de se faire directement ou indirectement les dents sur la valeur-travail (horreur due à Adam Smith, à David Ricardo, tout autant qu'à Marx) et de gifler de la bonne façon - ce peut être la plus mielleuse - l'auteur de la dénonciation de l'exploitation capitaliste de l'homme par l'homme.
Mais, apparemment, l'hydre n'en finit pas d'encaisser tous les coups possibles et de ressortir de ce pugilat toujours identique à elle-même. Qu'on ouvre l'"Économie Politique" du prix Nobel d'économie 2006, Edmund S. Phelps, Marx, plus fort que jamais, y bat tous les records en compagnie de John Maynard Keynes. Dans l'"index", ils sont les seuls à bénéficier d'une liste présentant les axes principaux de leurs apports. De ce point de vue, pour les autres il n'y a rien!... Et si le total de cette collection rassemble 17 entrées pour Keynes, Karl Marx en additionne 24, dont : anarchie du capitalisme ; avantage personnel dans l'échange ; la bourgeoisie ; le capitalisme ; le chômage ; le communisme ; le déterminisme économique ; l'égalité ; l'exploitation ; l'expropriation, etc., et enfin la théorie de la valeur-travail à propos de laquelle l'auteur conclut très tranquillement : "La démonstration de Marx n'a pas très bien résisté à un peu plus d'un siècle d'examen décapant."
Mais pourquoi donc y revenir depuis 140 ans, monsieur le dernier prix Nobel d'économie d'avant la grande crise financière mondiale qui vient tout juste de nous sauter au nez?
40 - Enfin sonna l'heure d' Adam Smith
Occupé à préparer l'ouvrage qui le fait apparaître, depuis 1776, comme le créateur de l'économie politique classique, Adam Smith, écossais d'origine, s'était rendu sur le continent où il lui avait été donné de rencontrer Voltaire, à Genève en 1765, puis Quesnay et Turgot, à Paris l'année suivante.
Nous trouvons désormais dans les "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" l'analyse que fait Adam Smith de la conception de Quesnay selon laquelle le travail ne serait que stérile s'il ne lui arrivait pas parfois de s'allier au "pouvoir de la nature"... de sorte qu'une classe entière de travailleurs pourrait être dite, en elle-même, stérile...
Or, s'étonne Adam Smith à propos de la présentation qu'en font les physiocrates, "on reconnaît généralement que cette classe reproduit annuellement la valeur de sa propre consommation annuelle et perpétue, au moins, l'existence du capital qui l'emploie et qui assure sa substance. Cette simple considération devrait suffire à rendre impropre l'appellation de stérile ou d'improductive".
Serait-ce à dire que, pour l'Écossais, tout travail est nécessairement productif? Pour le savoir, laissons-le comparer le travail d'un ouvrier et celui d'un domestique à partir des critères qu'il a lui-même établis et dont nous verrons plus tard d'où il les tire : "Ainsi, le travail d'un ouvrier de l'industrie ajoute généralement à la valeur des matériaux qu'il façonne la valeur de son propre entretien et celle du profit de son maître. Le travail d'un domestique, au contraire, n'ajoute de la valeur à rien. En fait, l'ouvrier ne coûte à son maître aucune dépense, et cela malgré le salaire que celui-ci lui avance, la valeur de ce salaire se retrouvant en général, accrue d'un profit, dans l'augmentation de la valeur de l'objet que le travail de l'ouvrier façonne. En revanche, l'entretien d'un domestique ne se retrouve nulle part. Un homme s'enrichit s'il emploie un grand nombre d'ouvriers, mais il s'appauvrit à entretenir une multitude de domestiques ordinaires."
Y aurait-il ici une contradiction flagrante avec l'affirmation, dont nous avons vu antérieurement qu'elle est permanente chez Adam Smith, du travail comme seule origine et seule mesure de la valeur? Qu'en est-il donc des domestiques? Réponse : "Le travail de ceux-ci a néanmoins sa valeur et mérite sa rémunération, tout comme celui des autres. Mais le travail de l'ouvrier se fixe et s'incarne dans un objet particulier ou dans une marchandise négociable et qui demeure un temps du moins, une fois le travail accompli."
Mais, de plus : "Cet objet ou, ce qui revient au même, le prix de cet objet peut ensuite, s'il en est besoin, mettre en mouvement une quantité de travail égale à celle qui l'avait initialement produit." En face de quoi, la valeur "produite" par le travail du domestique est tout simplement volatile : "Ses services ne survivent généralement pas à l'instant où il les rend et laissent rarement derrière eux une trace ou aucune valeur d'où puisse ensuite découler une quantité égale de services."
Retenons que la "volatilité" de la valeur "produite" par le travail des domestiques peut avoir un côté inquiétant pour celui qui le rémunère : "Leur emploi et leur subsistance sont totalement à la charge de leur maître, et l'ouvrage qu'ils accomplissent n'est pas de nature à rembourser cette dépense."
Au contraire, le travail producteur d'une valeur objectivée et donc stabilisée nous apparaît revêtu d'un tout nouvel attrait, puisqu'il peut engendrer un surplus, un produit net (un profit) qui, chez Adam Smith, ne doit rien aux puissances naturelles et surnaturelles, puisqu'il est entièrement dû au travail justement "productif".
Enfin, l'heure du "capitalisme" avait sonné au clocher de la "science économique".
11 janvier 2009
39 - Labourage et pâturage : quel beau ramage!...
Résumons-nous. Pour les physiocrates, le travail humain livré à lui-même n'est que stérile. C'est donc l'activité de la "classe stérile". Allié à la nature, il devient miraculeusement producteur d'un surplus. C'est le fait, dans ce cas, de la "classe productive". Logiquement, ce produit net, même s'il survient à l'occasion du travail de celle-ci, doit revenir à qui détient la terre nourricière : c'est le privilège de la "classe des propriétaires".
Or, les classes "stérile" ou "productive" ne doivent et ne peuvent ni périr ni s'enrichir exagérément. Il suffit à leurs membres de travailler de manière à rembourser au plus juste les avances qui leur viennent régulièrement - si la société est bien ordonnée - de la "classe des propriétaires".
Quant à ceux-ci, ils doivent gérer avec le plus grand sérieux le surplus dû au "pouvoir de la nature" (et non pas au travail d'autrui) : en dernière analyse, il faut même admettre que ce surplus dépend de la grâce divine.
Aussi, la disposition qu'en ont les propriétaires s'accompagne-t-elle de responsabilités particulières dont voici la tonalité qu'elles peuvent prendre chez le bon docteur Quesnay, anciennement médecin de la marquise de Pompadour (ex-demoiselle Poisson, longuement préparée par le financier Pâris à régenter son futur amant, Louis XV) : "On ne doit point gêner les riches dans la jouissance de leurs richesses ou de leurs revenus, car c'est la jouissance des richesses qui fait naître et qui perpétue les richesses. Ainsi la surabondance des domestiques, nécessités par la misère à s'abandonner à la servitude, est moins désavantageuse, que s'ils restaient dans leur état de misère, et de non-valeur. Il en est de ces domestiques comme des ouvriers occupés à la fabrication des ouvrages de luxe pour l'usage de la nation, car ces ouvriers ne sont utiles qu'autant qu'ils provoquent les riches à la dépense, et qu'ils dépensent eux-mêmes le gain qu'ils retirent de leur travail."
Mais, à l'image d'un Voltaire enrichi par le négoce international (dont la traite des Noirs), par les fournitures aux armées, et par les spéculations sur le financement des dettes du royaume, ces gens étaient les derniers à pouvoir croire que "labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France". De longtemps, ils avaient reniflé l'odeur du sang derrière le brillant de l'or et de l'argent. Les fruits, légumes, et autres ovins et bovins, etc., ils étaient tout prêts à les laisser à d'autres bien plus naïfs qu'eux-mêmes!... Et, au-delà de cela, le Dieu plus ou moins débonnaire qui va avec...
10 janvier 2009
38 - Grandeur et décadence de la physiocratie
Sur la question du travail (qui, comme nous l'avons vu, n'est pas, selon Quesnay, producteur par lui-même de richesses nouvelles et ne peut toujours que rembourser les frais qu'il occasionne) et de sa rémunération, le bon docteur est tout à fait à l'unisson avec Turgot : "C'est d'ailleurs un grand inconvénient que d'accoutumer le même peuple à acheter le blé à trop bas prix ; il en devient moins laborieux, il se nourrit de pain à peu de frais, et devient paresseux et arrogant ; les laboureurs trouvent difficilement des ouvriers et des domestiques ; aussi sont-ils fort mal servis dans les années abondantes. Il est important que le petit peuple gagne davantage, et qu'il soit pressé par le besoin de gagner."
Ici, plus de poule aux oeufs d'or (le travail étant stérile), mais il faut tout de même "entretenir" - au minimum là aussi - le personnel d'"entretien" d'un monde dans lequel, à travers la nature qu'il anime, Dieu seul est créateur de richesses.
Ce qui ne condamne personne à la misère. Dans l'économie selon Quesnay, le manouvrier, s'il ne crée rien par son travail, n'est pas non plus en concurrence avec qui que ce soit : ni avec ceux qui sont manouvriers comme lui, ni avec ceux qui lui fournissent du travail. Par son travail, il lui faut rendre ce qu'il coûte à la société (les avances que lui fait son patron). Or, ce qu'il coûte correspond à ce qui lui est nécessaire, à ce qui peut même lui assurer un peu de bien-être jusqu'au point - mais surtout pas au-delà - où ce bien-être risquerait de se retourner contre lui en le transformant en paresseux...
Surtout, par-delà l'équilibre qui fait du salaire la juste mesure, il faut se garder de pousser, par la fiscalité ou les corvées, ces travailleurs aux approches du désespoir. De même qu'il ne faut jamais perdre de vue qu'un léger superflu ne s'accompagnera pas nécessairement d'une tendance à la fainéantise. Cela peut encourager au travail et "faire marcher le commerce". Comme l'écrit Quesnay : "Tout ce qu'un homme dépense de ses gains ou de ses revenus, profite à d'autres hommes, et retourne à la source qui l'a produit, et qui le renouvelle."
Ainsi, dans ce monde, idyllique par définition, pour que tout aille de la meilleure façon possible, pour que la boucle soit bouclée, il faut respecter un juste équilibre. Selon François Quesnay : "Il n'est donc pas indifférent pour l'État que le bas peuple vive dans l'aisance, ou que sa consommation soit réduite au nécessaire rigoureux : cette partie de la population est incomparablement plus nombreuse que celle des riches, et l'État perd à proportion qu'elle se retranche sur la consommation que leurs travaux devraient leur procurer, et que l'on supprime par des impositions mal entendues qui tarissent la source des revenus du souverain et de la nation."
Par conséquent, si la "classe des propriétaires" doit recevoir tout le produit net (d'où son enthousiasme soudain pour la physiocratie), elle doit payer, à elle seule, la totalité de l'impôt (d'où son dédain tout aussi soudain pour les physiocrates)...
Quelques années après avoir été tout aux yeux des possédants, Quesnay n'était déjà plus rien.
08 janvier 2009
37 - Quesnay avec Turgot, et réciproquement
Très en colère, Quesnay poursuit sa diatribe contre les gens de finance : "Les grandes fortunes pécuniaires qui semblent manifester l'opulence de l'État n'en indiquent réellement que la décadence et la ruine, parce qu'elles se forment au préjudice de l'agriculture, de la navigation, du commerce étranger, des ouvrages de main-d'oeuvre et des revenus du souverain. Car elles anéantissent la masse des richesses productives et se dérobent aux impositions."
Autrement dit : c'est pourquoi nous nous dispenserons de leur demander de se soumettre à l'impôt!... assurés que nous sommes de devoir payer très cher la moindre tentative de les y contraindre, compte tenu de ce qu'est la situation économique actuelle du royaume.
"Cependant, poursuit le bon docteur, si la forme des impositions devenait moins onéreuse à l'État, et si l'agriculture et la liberté du commerce des denrées du cru se rétablissaient, ces richesses pécuniaires rentreraient d'elles-mêmes dans l'ordre général ; parce qu'elles y seraient attirées par des profits plus assurés et plus invariables que ceux que procure le trafic d'agiot ou de finance contre finance, qui se fait par l'entremise des papiers commerçables fondés presque tous sur les dettes de l'État."
C'est le moment d'indiquer que nous sommes ici en présence d'un manuscrit qui porte quelques annotations de la main de Turgot (l'homme qui n'avait pas froid aux yeux : "En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance.").
Lorsque François Quesnay s'en prend aux "richesses dérobées à l'État par la finance", Turgot ne peut s'empêcher de le rappeler à l'ordre : "Puisque toutes les entreprises d'agriculture et de commerce ne peuvent se faire sans avances et par conséquent sans capitaux, il est nécessaire qu'il y ait dans une nation une masse de richesses pécuniaires destinée à fournir ces avances. Et il doit nécessairement s'établir un commerce entre les possesseurs de l'argent et ceux qui en ont besoin pour en faire l'emploi dans leurs entreprises ; ainsi le commerce d'argent n'est pas plus mauvais en lui-même que tout autre commerce, quoiqu'il ne soit qu'un agent intermédiaire entre le consommateur et le producteur toujours payé sur le revenu des biens-fonds, en quoi il ressemble à tout autre commerce."
Finalement, ceci n'est guère différent de ce que Turgot semble vouloir redresser chez Quesnay, et, d'ailleurs, Turgot n'est pas sans constater lui aussi certains des excès de la finance ni sans indiquer où ils prennent leur origine. Ainsi, en lui-même, le commerce d'argent n'est pas si nuisible : "Il ne devient un mal que quand les besoins déréglés du gouvernement forçant l'État de recourir au crédit, et l'abus de ce crédit devenant variable et incertain, le commerce d'argent devient un jeu de hasard, sur les combinaisons duquel les fripons spéculent et cherchent à s'enrichir aux dépens des dupes."
1757 ou 2008-2009?...
07 janvier 2009
36 - Car il y a richesses et richesses
John Locke avait écrit : "C'est donc le travail qui donne à la terre la plus grande partie de sa valeur." François Quesnay, à l'inverse, souligne la stérilité de ce même travail, quel que soit d'ailleurs son domaine d'intervention : "Comparez le gain des ouvriers qui fabriquent les ouvrages d'industrie, à celui des ouvriers que le laboureur emploie à la culture de la terre, vous trouverez que le gain de part et d'autre se borne à la subsistance de ces ouvriers ; que ce gain n'est pas une augmentation de richesses."
Mais le travail agricole ne reste pas limité à lui-même... Perçu dans son alliance avec le "pouvoir de la nature", il apparaît comme coresponsable d'un produit net, d'un surplus qui, selon Quesnay, provient en réalité de la terre : "C'est la source de la subsistance des hommes, qui est le principe des richesses."
Et si cette terre est placée sous la responsabilité directe de la "classe des propriétaires" qui en perçoivent les revenus (c'est-à-dire la totalité du produit net d'un pays), le bon docteur leur rappelle que "leurs revenus deviennent communs à tous les hommes".
Ce qui permet une lecture toute différente de la phrase précédemment citée du même Quesnay : "Les propriétaires ne sont utiles à l'État que par leur consommation : leurs revenus les dispensent de travailler, ils ne produisent rien, si leurs revenus n'étaient pas distribués aux professions lucratives, l'État se dépeuplerait par l'avarice de ces propriétaires injustes et perfides."
Certes, vous ne travaillez pas, certes, vous voici payés à ne rien faire, mais, mais...
Ailleurs, le bon docteur peut même se montrer menaçant à l'égard de ceux qui ne seraient pas à la hauteur de leur tâche de régulateurs : "Les lois s'élèveraient contre ces hommes inutiles à la société et détenteurs des richesses de la patrie."
Mais il y en a d'autres que François Quesnay n'aime pas du tout ; ce sont les détenteurs de richesses qui, selon lui, se sont bien trop éloignées des miracles de la terre nourricière : "Ces richesses qui sont, pour ainsi dire, dérobées à l'État et qu'on appelle finance circulante, sont des richesses pécuniaires accumulées dans la capitale, ou par l'entremise des papiers publics, elles sont employées à un trafic d'agiot, ou de finance contre finance et procurent par des escomptes sur les papiers commerçables de gros gains à ceux qui ont beaucoup d'argent de réserve occupé à ce commerce."
On le croirait occupé à démolir la réputation des frères Pâris, ces financiers de haut vol dont l'un avait été choisi autrefois pour parrain d'une petite fille devenue, depuis, la patiente du même... docteur Quesnay : madame de Pompadour, et la réputation encore d'un ami de la même, Jean-Joseph de Laborde, l'un des prochains banquiers de la cour du roi Louis XV, et ancêtre en ligne directe, à la sixième génération, d'un dénommé Ernest-Antoine Seillière de Laborde... (dont on découvrira bien d'autres ancêtres sur : http://petitdemangecuny.canalblog.com)
05 janvier 2009
35 - Stérilité du travail humain
Dans l'économie selon les physiocrates, l'activité agricole se caractérise par ce fait qu'elle est la seule à laisser, au-delà des frais qu'elle occasionne (outils de production et salaires revenant au travail), ce surplus que Quesnay désigne du terme de "produit net". C'est celui-ci qui constitue le revenu de la classe des propriétaires : le souverain, la noblesse terrienne et le clergé. Or, ce produit net émane de l'activité de la "classe productive", dont le même Quesnay nous dit qu'elle est "celle qui fait renaître par la culture du territoire les richesses annuelles de la nation, qui fait les avances des dépenses des travaux de l'agriculture, et qui paye annuellement les revenus des propriétaires des terres."
Dernier terme du trio qui constitue l'essentiel de la vie économique d'un pays : la "classe stérile". En quoi peut bien consister ce degré zéro de la dimension économique? Quesnay nous répond : "La classe stérile est formée de tous les citoyens occupés à d'autres services et à d'autres travaux que ceux de l'agriculture, et dont les dépenses sont payées par la classe productive et par la classe des propriétaires qui eux-mêmes tirent leurs revenus de la classe productive."
Réduit à l'essentiel, le circuit économique tel que le perçoivent les physiocrates donne toute sa dimension au "pouvoir de la nature", le travail humain n'ayant pas d'autre vertu que de produire l'équivalent de ce qu'il coûte et de ce que coûtent les outils qu'il utilise. Au-delà de quoi, lui ne laisse rien, c'est-à-dire aucun "produit net".
Ainsi, à la différence des produits issus des biens-fonds (produits directement nés de la nature, et indirectement de la bonté du Créateur), la part prise, dans la production, par le travail humain, ne sert qu'à rembourser les dépenses nécessaires. Selon ce que Quesnay affirme : "Les ouvrages de main-d'oeuvre exigent de la part de ceux qui les fabriquent des dépenses et des frais qui sont égaux à la valeur de ces ouvrages. Il en est de ces frais comme de ceux de la culture qui nourrissent les ouvriers de la campagne : ceux qui les gagnent les dépensent pour leurs besoins, les laboureurs qui les paient les retirent sur les produits de la culture. Ces frais sont en même temps une richesse et une dépense : une richesse parce qu'ils nourrissent ceux qui les gagnent, une dépense parce que cette richesse est enlevée à ceux qui les paient et qu'il sont consommés par ceux qui les gagnent. Ainsi, ces frais ne peuvent se perpétuer par eux-mêmes : ils naissent des biens-fonds par le travail des hommes."
Avant donc que le travail humain puisse produire l'équivalent de ce qu'il coûte, la nature doit avoir offert les avances nécessaires, à travers le "produit net" dont elle est seule à détenir les clefs. Pour sa part, uniquement capable de répéter ce qu'il coûte en subsistances, le travail est stérile, selon les physiocrates, sauf dans l'agriculture, où cette stérilité est masquée par l'activité de la bonté du Créateur, par le biais du miracle permanent réalisé par la nature.
François Quesnay nous donne ici le circuit complet qui assure la pérennité du système économique tel qu'il le comprend : "Les travaux d'industrie produisent les ouvrages nécessaires aux besoins et aux commodités de la vie ; ces ouvrages ne sont des richesses pour ceux qui les fabriquent, qu'autant qu'ils sont payés par ceux qui les achètent. Il faut donc que ceux qui les achètent aient des richesses pour les payer ; or ces richesses ne peuvent venir que des profits, ou revenus que produisent les biens-fonds ; car il n'y a que les produits des biens-fonds qui soient des richesses primitives, gratuites, toujours renaissantes et avec lesquelles les hommes paient toutes les choses qu'ils achètent."
Contradiction totale avec ce que nous avons vu chez John Locke quelques décennies plus tôt... Et vogue soudaine de la physiocratie dans le royaume de France, une trentaine d'années avant la Révolution de 1789!... Vogue, d'ailleurs, aussi soudaine que brève.
04 janvier 2009
34 - La terre, source de toute richesse
À l'inverse de John Locke, pour qui, parmi "les produits de la terre qui servent à la vie de l'homme, neuf dixièmes proviennent du travail", de sorte que, si nous voulons "répartir les dépenses qu'ils ont entraînées entre ce qu'ils doivent respectivement à la nature seule et au travail, nous verrons qu'il faut mettre, dans la plupart des cas, quatre-vingt-dix-neuf pour cent au compte exclusif du travail", les physiocrates, rangés sous la houlette du docteur Quesnay, affirment, soixante-dix ans plus tard, que la terre est le seul pourvoyeur de la richesse nouvellement créée...
Dans ce contexte, les propriétaires de la terre, nourricière du seul fait de la grâce divine, voient l'essentiel de leurs responsabilités se borner à l'entretien de cet outil de production exceptionnel, et à la dépense des revenus qui en proviennent et qu'eux-mêmes perçoivent pour cette bonne et simple raison qu'ils sont propriétaires.
Les voici, selon ce qu'en écrivait François Quesnay en 1757 : "Les propriétaires ne sont utiles à l'État que par leur consommation : leurs revenus les dispensent de travailler, ils ne produisent rien, si leurs revenus n'étaient pas distribués aux professions lucratives, l'État se dépeuplerait par l'avarice de ces propriétaires injustes et perfides."
Gardiens de la source même de toute richesse, les propriétaires sont garants du bon déroulement des processus fondamentaux qui régissent l'économie du pays, et ils contribuent, à l'exclusion des autres classes, aux frais qu'entraîne le maintien du bon ordre. C'est encore Quesnay qui l'écrit : "Les profits ou les revenus que les propriétaires retirent de leurs biens-fonds sont donc les vraies richesses de la nation, les richesses du souverain, les richesses des sujets, les richesses qui subviennent aux besoins de l'État, et par conséquent les richesses qui paient les taxes imposées pour les dépenses nécessaires au gouvernement et à la défense de l'État."
Sous le règne de Louis XV et de madame de Pompadour, de qui le docteur Quesnay, chirurgien, avait été le médecin personnel, voici comment, du point de vue de l'économie "physiocratique" (pouvoir de la nature, et donc "ordre naturel", mais garanti par le bon vouloir du Dieu créateur), la monarchie, la noblesse terrienne et le clergé inscrivent la nécessité de leur domination dans le cadre très ferme d'une solidarité de classe organisée autour de l'appropriation privée de l'outil de production offert par la divinité. Dixit Quesnay : "La classe des propriétaires comprend le souverain, les possesseurs des terres et les décimateurs. Cette classe subsiste par le revenu ou produit net de la culture qui lui est payé annuellement par la classe productive, après que celle-ci a prélevé, sur la reproduction qu'elle fait naître annuellement, les richesses nécessaires pour se rembourser de ses avances annuelles et pour entretenir ses richesses d'exploitation."
Car, bien évidemment, Dieu ne fait pas le travail tout seul...
06 décembre 2008
33 - Un avenir "clé en main"
Résumant l'origine de la valeur économique de ce moyen de production essentiel à son époque qu'était la terre agricole, répartie désormais entre différents propriétaires, John Locke écrit : "C'est donc le travail qui donne à la terre la plus grande partie de sa valeur, sans laquelle elle ne vaudrait presque rien ; la plupart de ses produits utiles, nous les devons au travail."
Mais ce travail, activité typiquement humaine, étend également - et toujours selon John Locke - sa capacité à créer de la valeur bien au-delà des soins que l'homme peut apporter à la production agricole : "Ce ne sont pas seulement les peines du laboureur, le labeur du moissonneur et du batteur, ou la sueur du boulanger, qui donnent son prix au pain que nous mangeons ; l'ouvrage de ceux qui ont dressé les boeufs, extrait et travaillé le fer et les pierres, abattu et façonné le bois utilisé pour la charrue, le moulin, le four, ou tous les ustensiles, en si grand nombre, dont le même blé oblige à se servir, depuis le jour où on le sème jusqu'à celui où on en fait du pain, il faut le porter entièrement au compte du travail, car tous ces biens viennent de lui ; la nature et la terre n'ont fourni que les matières premières, qui sont presque sans valeur prises en elles-mêmes. Si seulement on parvenait à les identifier, on établirait un étrange catalogue avec les objets que l'industrie a produits et utilisés pour chaque miche de pain, avant de la livrer à notre consommation : fer, bois, cuir, écorce, planches, pierre, briques, charbon, chaux, tissu, teinture, poix, goudron, mâts, cordes et tous les matériaux utilisés dans le navire qui a transporté l'un quelconque des produits dont s'est servi l'un quelconque des ouvriers pour une phase quelconque de l'ouvrage ; cette liste, il serait presque impossible, en tout cas trop long de la dresser."
Nous voici rassasiés de travail... et pour longtemps sans doute, puisque, comme John Locke l'a souligné avec force : l'acceptation et l'utilisation de la monnaie permettent de pérenniser les valeurs produites et de les faire entrer dans la propriété privée de ceux dont il nous a dit qu'ils sont les vrais fondateurs de la société, et ceci à l'exclusion des malchanceux qui, n'ayant rien, n'ont aucun intérêt à s'unir sous l'autorité d'une loi civile uniquement faite pour le bénéfice des possédants...
Et pourtant, sur les propriétés foncières des aristocrates, dans les ateliers de la bourgeoisie montante, comme sur les navires du commerce international, le travail ne se faisait pas tout seul, ni par la grâce de l'esprit saint. Il y fallait des bras... et des bras d'une humanité sans doute plus ou moins coupable d'on ne sait quoi...
En tout cas, d'une humanité, par définition, nécessairement moins "travailleuse" que ces êtres d'élection dont on ne sait plus de quand datent les exploits qu'ils ont dû réaliser dans l'énorme champ du travail humain, pour que l'histoire fasse d'eux les heureux copropriétaires de la quasi-totalité des fruits engendrés par l'activité humaine depuis la nuit des temps, déduction faite de la rétribution minimale versée, plus ou moins régulièrement, aux travailleurs définitivement impécunieux, pour qu'au long des siècles ceux-ci et leurs descendants se plient à la discipline d'un travail créateur permanent de la valeur économique que pérennise la monnaie et que transmet, dans un cadre strictement privé - et donc de privation pour celles et ceux qui les ont engendrés à force de travail - l'héritage des moyens de production, c'est-à-dire de tout le bric-à-brac nécessaire à la continuation de l'exploitation de l'être humain par l'être humain.
04 décembre 2008
32 - La valeur économique des produits "naturels"
Si John Locke a mis en exergue l'effet de seuil provoqué, dans l'histoire humaine, par l'apparition de la monnaie, il n'a pas approfondi, dans l'ouvrage cité, la question de savoir d'où vient que telle quantité du "petit morceau de métal jaune" correspond à telle quantité d'un bien périssable. Mais, il y a "l'invention de la monnaie et la convention tacite qui lui reconnaît une valeur", c'est-à-dire ce moment où l'on a "convenu de reconnaître à un petit morceau de métal jaune, capable de se conserver sans usure, ni détérioration, plus de valeur qu'à une grosse pièce de viande ou à un tas de blé entier".
Plus de valeur... Sans doute faut-il dire que l'effet inverse, nécessaire à l'équilibre de l'échange, se manifeste par l'intermédiaire de l'individu qui, affamé, attribue plus de valeur au petit morceau de viande qui ne lui appartient pas encore, qu'à cette quantité de monnaie qu'il va lui falloir débourser pour pouvoir enfin se rassasier.
Mais, enjambant ce problème d'équilibrage des valeurs, John Locke n'en démord pas. Même après l'invention de la monnaie, et donc après la mise en oeuvre d'un droit de propriété qui s'étend au-delà des seuls moyens de subsistance jusqu'à pouvoir englober la terre elle-même : "C'est bien le travail qui donne à toute chose sa valeur propre."
À l'opposé des Physiocrates, qui, trois quarts de siècle plus tard, nieront que le travail humain puisse accroître la richesse économique d'un pays - ce qui, selon eux, était le privilège de la seule nature, et donc de la seule production agricole ; phénomène illustré, par exemple, par le saut quantitatif "naturel" qui fait qu'un unique grain semé se trouve multiplié, par la volonté divine, dans l'épi récolté -, John Locke se plaît à affirmer que même les prodiges de la nature n'ont qu'assez peu d'impact sur la valeur économique qui demeure, selon lui, le quasi privilège du travail humain.
Citons le philosophe écossais : "Il suffit de considérer quelle différence il y a entre un acre de terre planté en tabac ou en sucre, ensemencé de blé ou d'orge, et un acre de la même terre laissé indivis, que personne n'exploite, pour s'assurer que l'amélioration due au travail constitue, de loin, la plus grande partie de la valeur. Je croirais proposer une évaluation très modérée si je disais que, parmi les produits de la terre qui servent à la vie de l'homme, neuf dixièmes proviennent du travail. Même si nous voulons évaluer correctement les biens, tels qu'ils se présentent à nous quand nous nous en servons, et répartir les dépenses qu'ils ont entraînées entre ce qu'ils doivent respectivement à la nature seule et au travail, nous verrons qu'il faut mettre, dans la plupart des cas, quatre-vingt-dix-neuf pour cent au compte exclusif du travail."
Un petit doute nous saisit tout à coup : ne faudrait-il pas en conclure que, selon John Locke, le propriétaire de cette terre si peu productrice de valeur ne mériterait en conséquence, s'il n'est pas lui-même un travailleur, de ne recevoir, au titre de sa propriété, que quelques miettes de la richesse produite?... Serions-nous, à ce moment encore, en plein socialisme primitif... de droit humain?
03 décembre 2008
31 - La bourse ou la vie
À ce soldat qu'en raison du droit de propriété son général ne pourrait pas même dépouiller de la menue monnaie qu'il a en poche, John Locke affirme que s'impose le devoir d'obéir sans mot dire aux ordres les "plus dangereux", les "plus déraisonnables", ou les "plus désespérés" susceptibles d'entraîner une mort à peu près certaine et tout bonnement inutile...
En la circonstance, il faut conserver à l'esprit que ce "soldat" du XVIIème siècle ne dépend pas d'un système de recrutement comparable à celui qui s'imposera bien plus tard au fantassin de 14-18. Il n'agit pas en tant que patriote dans le contexte d'une nation qui le traite en citoyen. Il fait la guerre en qualité de mercenaire. Il remplit donc une stricte obligation de travail.
C'est dans le cadre de la mise en oeuvre de cette obligation que sa vie ne vaut à peu près rien au-delà de la solde qu'on lui verse pour exercer ce métier de tueur d'autrui... avec, dans le camp d'en face, les mêmes que lui, dont la vie ne vaut rien de plus que la sienne : les frais d'entretien de leurs forces de travail, tout simplement.
À l'inverse, c'est le fruit de son activité "laborieuse", pour autant qu'il en reste quelques vestiges, en monnaie sonnante et trébuchante, dans sa poche, qui, d'être couvert par la puissance du droit de propriété, revêt un caractère sacré.
La monnaie n'est donc pas un accessoire de l'être humain : même un général ne pourrait pas la lui prendre, et ceci sous aucun prétexte. Au contraire, la vie du "soldat" est un accessoire dont on peut le débarrasser à très bon compte... c'est d'ailleurs là que se situe, pour l'essentiel, la gloire de ses chefs, au XVIIème siècle comme plus tard, s'il faut en croire cet extrait d'une lettre adressée à sa mère par le lieutenant Charles de Gaulle*, le 27 décembre 1914 : "Cela m'a pourtant fait quelque peine de quitter ma 7ème compagnie. Je ne l'avais commandée que dans les tranchées mais elle m'y avait pleinement satisfait. En deux mois déjà, elle avait perdu sous mes ordres 27 tués et blessés, ce qui n'avait rien d'excessif.
* Pour en savoir plus sur ce sinistre personnage, on pourra s'en remettre avec bénéfice au lien suivant : http://mjcuny-fpetitdemange.hautetfort.com
28 novembre 2008
30 - La propriété ou la mort
Comme nous l'avons vu, la société politique prônée par John Locke ne fait apparaître la défense de la vie de chaque "sociétaire" que de manière accessoire. Ce qui prime, dans cette réunion de propriétaires, c'est d'abord et avant tout la défense de la propriété. L'individu qui aura adhéré, par mégarde dirons-nous, à ce type d'organisation sans avoir pris la précaution de rassembler auparavant un minimum de biens dont il puisse démontrer qu'ils sont effectivement à lui, n'y sera rien qu'un ustensile, un instrument apte à entrer sous la domination d'un vrai "sociétaire".
Nous retrouvons donc ici notre "chômeur". Son salut, à l'intérieur du système social, dépend de sa capacité, plus ou moins intermittente, d'oeuvrer dans l'intérêt de l'un au moins des propriétaires des moyens de production. En dehors de quoi, il lui reste aussi... la guerre : comme on le sait, les tout premiers salariés ont été les titulaires de cette "solde" qui fait le "soldat".
Or, pour donner toute sa force à ce qui s'appelle le droit de propriété, John Locke se saisit de cette première occurrence d'un système de domination qui n'est plus celui de l'esclavage. Curieusement, nous y voyons resurgir notre petit morceau de métal jaune, mais, cette fois, sous la forme d'un rejeton qui tient de sa parenté avec lui une extraordinaire faculté : "Le salut de l'armée, qui doit assurer celui de la république entière, exige l'obéissance absolue aux ordres de tout officier de rang plus élevé, et quiconque désobéit ou réplique aux plus dangereux ou aux plus déraisonnables d'entre eux mérite la mort ; pourtant, nous le voyons, le même sergent qui pouvait donner à un soldat l'ordre de progresser jusqu'à la gueule d'un canon, ou de rester posté sur une brèche, où sa mort est presque certaine, ne peut pas commander à cet homme de lui remettre un seul centime de son argent ; d'autre part, le général peut le condamner à mort pour avoir abandonné son poste, ou pour avoir désobéi aux ordres les plus désespérés, mais tout ce pouvoir absolu de vie et de mort ne lui permet pas de disposer d'un quart de centime des biens de ce soldat, ni de saisir le plus insignifiant des objets qui lui appartiennent ; alors qu'il pourrait lui donner n'importe quel ordre et le faire pendre à la moindre désobéissance."
À cet endroit précis, il convient sans doute de reprendre ce qu'écrivait Vladimir Ilitch Lénine en février 1917, après des millions de morts et des dizaines de millions de blessés répartis un peu partout à la surface du globe : "C'est précisément à présent, à l'heure où la bourgeoisie dirigeante se prépare à désarmer pacifiquement des millions de prolétaires et à les faire passer sans encombre - sous le couvert d'une séduisante idéologie et en les aspergeant, bien entendu, de l'eau bénite des phrases pacifistes mielleuses! - de leurs boueuses, puantes et infectes tranchées, où ils faisaient un métier de bouchers, aux bagnes des fabriques capitalistes où ils devront rembourser, "par un honnête labeur", les centaines de milliards de la dette d'État - c'est précisément à présent que s'impose, plus encore qu'au début de la guerre, le mot d'ordre lancé aux peuples par notre Parti en automne 1914 : "Transformer la guerre impérialiste en guerre civile pour le socialisme!"
27 novembre 2008
29 - Une société... de propriétaires
Il s'agit donc, selon John Locke, de "terrifier les malfaiteurs", non pas d'individu à individu, mais par le moyen du gouvernement que la société elle-même aura mis en place après s'être libérée de la monarchie de droit divin dont le philosophe a démontré l'inanité dans son "Premier traité du gouvernement".
Désormais, sous l'intitulé : "Essai sur l'origine, les limites et les fins véritables du gouvernement civil", John Locke, définissant le "pouvoir politique", associe immédiatement la défense de la propriété, à l'intérieur et à l'extérieur, avec la peine de mort : "Par pouvoir politique, donc, j'entends le droit de faire des lois, sous peine de mort, ou par voie de conséquence sous toute peine moins sévère, afin de réglementer et de préserver la propriété, ainsi que d'employer la force de la communauté pour l'exécution de telles lois et la défense de la république contre les déprédations de l'étranger, tout cela uniquement en vue du bien public."
Ce pouvoir politique est ce qui distingue toute société politique de ce qu'était l'état de nature caractérisé, lui, par l'absence d'une loi établie, par le manque d'un juge connu et impartial, et par le défaut d'une puissance habilitée à mettre en exécution les décisions de sanction.
Or, John Locke l'affirme : "Aucune société politique ne peut exister, ni subsister, sans détenir le pouvoir d'assurer la conservation de la propriété, donc celui de punir, à cet effet, les infractions commises par quiconque est l'un de ses membres ; il n'y a donc de société politique que là, et là seulement, où chacun des individus qui en font partie s'est défait de ce pouvoir naturel et l'a remis à la communauté, pour que celle-ci l'exerce chaque fois qu'aucune circonstance particulière n'exclut le recours à la protection de la loi qu'elle a établie."
Il le redit encore autrement : "La société politique acquiert ainsi le pouvoir de fixer le châtiment qui doit correspondre à chaque infraction qui lui semble en mériter un et que commet l'un de ses membres (c'est le pouvoir de légiférer) ; elle a aussi le pouvoir de châtier tout préjudice injuste causé à l'un quelconque de ses membres par quelqu'un qui n'a pas cette qualité (c'est le pouvoir de faire la guerre et la paix) ; elle exerce l'un et l'autre afin de préserver, dans la mesure du possible, les biens de tous ceux qui font partie de ladite société."
Partout, nous retrouvons la même insistance sur la protection de la propriété. John Locke n'avait-il pas pourtant précédemment ajouté à celle-ci la protection de la vie des membres de la société? Ne pourrait-on pas penser que cette dernière mérite de prendre le pas sur la première? D'abord la vie puis la propriété? La vie, ce serait celle de tout un chacun!... Mais la propriété?...
Eh bien, John Locke ne manifeste aucune hésitation : "La conservation de la propriété est la fin du gouvernement et celle que les hommes poursuivent lorsqu'ils entrent en société ; il faut donc nécessairement admettre que les gens soient propriétaires de quelque chose, sinon cela supposerait qu'ils perdent quand ils s'associent, ce qu'ils voulaient obtenir en s'associant, absurdité si grossière que nul n'oserait la soutenir. Puisque les hommes qui vivent en société sont propriétaires, ils ont le droit de posséder tous les biens qui leur appartiennent en vertu de la loi de la communauté, de telle sorte qu'il est interdit à quiconque de les leur soustraire, pour l'essentiel ou pour une part, sans leur consentement ; sinon, ils ne sont propriétaires de rien du tout."
Et Voltaire, comme on sait, d'ajouter un supplément quelques décennies plus tard : "À moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes libres qui ne possèdent rien du tout."
Mais comment ceux-ci seraient-ils membres d'une quelconque société, si l'on doit y être propriétaire?...
26 novembre 2008
28 - L'épée à la rescousse du droit de propriété
Au sein d'une nature dont la profusion dépassait largement les capacités d'absorption des divers groupements humains, et en posant le travail comme unique mesure de la valeur économique des biens produits, John Locke entrevoit la naissance d'un droit de propriété qui n'a pas encore rompu avec une sorte de socialisme primitif "naturel" : "Ainsi, je pense, on parvient très facilement à concevoir sans aucune difficulté comment le travail a pu constituer, au début, l'origine d'un titre de propriété sur les biens indivis de la nature et comment l'usage qu'on en faisait lui servait de limite. Alors, il ne pouvait exister aucun de motif de se quereller pour un titre, ni d'hésiter sur l'étendue de la possession qu'il autorisait. Droit et communauté allaient de pair. Comme chacun acquérait, de plein droit, tout ce à quoi il pouvait appliquer son travail, nul n'était tenté de travailler au-delà de ses besoins."
Cette dernière formule doit aussitôt être soulignée : il ne pouvait s'agir que de besoins stationnaires, c'est-à-dire d'un minimum vital qui satisfaisait chacun, chacune et la collectivité dans son ensemble au coeur d'une nature qui, d'ailleurs, n'offrait rien de plus.
Il y a pourtant déjà le ver du progrès dans le fruit de la stagnation d'origine : le petit morceau de métal jaune... dont on va découvrir qu'aussitôt né il est à la tête d'un empire. Il ne reste, pour lui donner tout son pouvoir, qu'à lui adjoindre l'effectivité du droit de propriété, ce qui veut dire la garantie de celle-ci par l'instauration d'une solidarité active qui se traduit, pour les hommes, comme John Locke l'écrit, dans le fait "de se réunir afin de sauvegarder mutuellement leurs vies, leurs libertés et leurs fortunes, ce que je désigne sous le nom général de propriété."
Cet instant est décisif, puisque, comme John Locke le souligne immédiatement : "La propriété, qui procède du droit des hommes d'user de n'importe quelle créature inférieure pour l'entretien et le confort de leur vie, n'existe qu'au profit et pour le seul avantage du propriétaire ; tant et si bien qu'en cas de besoin celui-ci peut même détruire, par l'usage qu'il en fait, la chose qui lui appartient ; mais le gouvernement, qui a pour raison d'être de sauvegarder les droits et la propriété de tous les hommes en protégeant chacun contre la violence et les actes dommageables des autres, existe pour le bien des gouvernés."
Des gouvernés... ou plutôt de certains d'entre eux, puisque John Locke ajoute aussitôt : "L'épée des magistrats doit servir à terrifier les malfaiteurs pour que cette terreur oblige les hommes à respecter les lois positives de la société, alignées sur celles de la nature, en vue du bien public, autrement dit du bien de chaque membre de la société à titre individuel pour autant que des règles communes puissent le garantir."
Petite voix, déjà entendue, de Voltaire sur fond d'une société de "propriétaires" bien ordonnnée : "Le genre humain tel qu'il est, ne peut subsister à moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes utiles qui ne possèdent rien du tout." Ce qui peut évidemment requérir, par instant, l'usage de l'épée contre certains "ennemis" de la propriété... C.Q.F.D.
25 novembre 2008
27 - Le socialisme primitif de droit divin
Revenons au petit morceau de métal jaune de John Locke et à cette vertu qui est la sienne de se conserver sans usure ni détérioration. C'est là une caractéristique essentielle dont le philosophe écossais explique avec une simplicité enfantine en quoi elle s'oppose au système entier de l'économie naturelle et aux limites que celle-ci fournit, par l'altération plus ou moins rapide de ses produits, à toute extension éventuelle de l'appropriation privée : "Toutes les denrées qu'un individu cultivait et récoltait, amassait et consommait avant qu'elles ne se fussent gâtées lui appartenaient en propre ; tout ce qu'il pouvait enclore, nourrir, utiliser, bétail et produits, tout était à lui. Par contre, si l'herbe pourrissait sur le sol à l'intérieur de son enclos, ou si les fruits de sa plantation venaient à s'abîmer sans récolte ni engrangement, il fallait considérer cette partie de la terre comme toujours en friche, malgré la clôture, et n'importe qui d'autre pouvait en prendre possession."
Par la grâce de sa durabilité, l'or (la monnaie) repousse les limites de l'appropriation ; il lui fait franchir le seuil des produits nécessaires à une consommation plus ou moins rapprochée, pour offrir au détenteur d'or un droit sur des subsistances qui ne seront produites qu'ultérieurement et par d'autres que lui.
Mais, peu à peu, autre chose devient possible : la terre, en tant qu'elle est alors l'outil de production principal, va pouvoir s'insérer à son tour dans le circuit de la monnaie, et, selon John Locke, cette étape fondamentale sur la voie qui conduit vers l'exploitation des uns par les autres se serait effectivement produite sans heurts, garantie qu'elle était de s'effectuer sous l'égide de la mesure de valeur que nous connaissons bien désormais : le travail.
Lisons John Locke : "Comme l'or et l'argent, qui sont de peu d'utilité pour la vie humaine, si on les compare à la nourriture, au vêtement et aux moyens de transport, tirent leur valeur du seul consentement des gens, qui se règle en grande partie sur le critère du travail, il est clair que les hommes ont accepté que la possession de la terre comporte des disproportions et des inégalités ; par un consentement tacite et volontaire, ils ont trouvé un moyen qui permet à l'homme de posséder plus de terres que celles dont il peut utiliser le produit ; pour le surplus, il reçoit de l'or et de l'argent, qu'on peut thésauriser sans nuire à personne ; car de tels métaux ne se gâtent ni ne se détruisent entre les mains du possesseur. Ce partage dans l'inégalité des possessions particulières, les hommes l'ont rendu possible en dehors des liens de la société, sans contrat, rien qu'en donnant une valeur à l'or et à l'argent et en convenant tacitement d'utiliser la monnaie."
À chacun selon son travail : subsistances, terre, or et argent, avec toujours une nature qui s'offre à profusion...
Cette fois-ci, John Locke nous aura transportés dans une sorte de socialisme primitif de droit divin... Avec lui, nous prenons décidément la doctrine marxiste à rebrousse-poil.
24 novembre 2008
26 - L'égalité selon Voltaire
Comme Voltaire le constate dans l'article où il définit l'égalité, les pauvres, tant qu'ils travaillent, ne sentent pas trop leur situation misérable. Ce qui est heureux, puisque "quand ils la sentent, alors on voit des guerres". Mais, écrivant cela dans son "Dictionnaire philosophique", Voltaire ne joue-t-il pas un jeu dangereux qui pourrait mettre le feu aux poudres?...
Qu'on se rassure, s'exclame-t-il : "Ce n'est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu ; le vulgaire n'est pas fait pour de telles connaissances ; la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu'il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple, ne peuvent prendre aucune alarme ; le peuple ne lit point ; il travaille six jours de la semaine, et va le septième au cabaret ; en un mot, les ouvrages de philosophie ne sont faits que pour les philosophes, et tout honnête homme doit chercher à être philosophe sans se piquer de l'être."
Mais, revenons à l'égalité telle que le philosophe de Ferney l'anéantit aux yeux des "personnes éclairées" qui ont bien besoin de savoir ce que sera le contenu politique, économique et idéologique de la révolution qu'il leur promet pour dans vingt ans : "Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs ; et avec beaucoup de goût pour la paresse : par conséquent tout homme voudrait avoir l'argent et les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très agréables. Vous voyez bien qu'avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux, qu'il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient plus jaloux l'un de l'autre."
C'est d'ailleurs au titre de la philosophie de la tolérance que Voltaire dit et redit à Catherine II de Russie que les femmes et jeunes filles que l'on pourra prendre aux Turcs seront la récompense des plus brillants de ses officiers...
Or, au fond, et par delà les phénomènes de jouissance, il y a le partage du travail, le partage de la souffrance qu'engendre le travail sous la domination d'autrui, et c'est ici que l'égalité fait décidément naufrage pour la plus grande joie des "personnes éclairées".
Mais, dis-leur donc, toi, Voltaire, le prophète de la révolution bourgeoise!... Et il nous le dit, le bougre. Il l'a même frappé dans le marbre, le beau et vrai couplet de l'égalité démocratique : "Le genre humain tel qu'il est, ne peut subsister à moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes utiles qui ne possèdent rien du tout. Car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre, et si vous avez besoin d'une paire de souliers, ce ne sera pas un maître de requêtes qui vous la fera. L'égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, et en même temps la plus chimérique."
Des hommes utiles qui ne possèdent rien du tout!... C'est effectivement ce qui s'appelle la misère organisée... Celle qui se retrouve aujourd'hui repliée au fond des bois de l'Ile... de France, deux cent vingt ans après 1789.
Et il en faudrait une... infinité.
Avis aux amateurs!
23 novembre 2008
25 - La révolution selon Voltaire...
Très favorablement impressionné par la "Glorieuse Révolution" (1688) survenue en Angleterre six ans avant sa naissance (1694), Voltaire s'offrait comme un disciple de celui qui - par ses écrits si ce n'est par ses actes - en était, selon lui, la personnalité dominante : John Locke.
Bien que né soixante-deux ans après lui, le philosophe de Ferney faisait figure d'avant-gardiste de la bourgeoisie française du temps de Louis XV, puis de Louis XVI, en se présentant comme le disciple du philosophe écossais. Ainsi, dans les années 1760, le voit-on annoncer, à n'en plus finir, à ses divers correspondants, une révolution comparable qu'il voit survenir dans les vingt prochaines années sur le sol de France. Quel coup d'oeil, n'est-ce pas?
C'est dans cette perspective de long terme, et en fabriquant une version très simplifiée des analyses de son modèle d'Outre-Manche, qu'en 1764 Voltaire rédige, pour son "Dictionnaire philosophique", un article "Égalité" qui doit retenir notre attention. Il y trace en effet la voie à suivre pour donner à la propriété le statut qui doit être le sien dans une société débarrassée de la monarchie de droit divin : "Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir ; deux petites familles voisines ont des champs ingrats et rebelles ; il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu'elles l'égorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain ; l'autre va l'attaquer et est battue ; la famille servante est l'origine des domestiques et des manoeuvres ; la famille battue est l'origine des esclaves. Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une de riches qui commandent, l'autre de pauvres qui servent ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes."
Voilà donc que l'égalité se définit par... la nécessité de son contraire.
Or, la contradiction n'est pas qu'une affaire de mots. Il arrive qu'elle se résolve à coups de fusils, à l'intérieur comme à l'extérieur d'un pays donné. Ainsi sommes-nous toujours dans le cadre de l'illustration d'une "égalité" tellement mensongère qu'elle ne peut que baigner dans le sang de ses "bénéficiaires"...
Mais laissons le cher Voltaire faire, au nom de l'une des rubriques des Droits de l'Homme, son petit travail de criminel de guerre par procuration : "Tous les pauvres ne sont pas absolument malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation ; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome ; celles des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l'asservissement du peuple, parce que les puissants ont l'argent, et que l'argent est maître de tout dans un État ; je dis dans un État, car il n'en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer, subjuguera toujours celle qui aura plus d'or et moins de courage."
N'oublions pas que Voltaire est un expert en la matière puisque ce brave homme doit une partie de sa fortune à d'heureuses spéculations sur les fournitures aux armées, à sa façon de chanter les louanges de Louis XV pour la victoire de Fontenoy, et aux retombées, sur les ventes des montres qu'il faisait fabriquer à Ferney, des encouragements répétés qu'il aura prodigués à Catherine II de Russie de faire massacrer un maximum de Turcs dans la guerre qui l'oppose à la Porte ottomane...
Tout ceci, bien sûr, au nom d'une philosophie de la "tolérance", qui ne reconnaît, elle aussi, que le contraire de ce qu'elle prétend affirmer...
