Michel J. Cuny - Eléments d'analyse de l'économie et des finances mondiales

14 février 2010

55 - Seuls les travailleurs "productifs" sont exploités

     Contemporain de Ricardo et de Jean-Baptiste Say, Malthus va nous aider à préciser le point d'impact d'une lutte des classes dont le deuxième personnage cité nous a quelque peu fait perdre le fil.   

   Mais, avant d'en venir directement à lui, donnons un contexte à ses propos en nous retournant un instant vers Adam Smith (c'est-à-dire une cinquantaine d'années en arrière) et vers sa conception, embarrassée mais certaine, du travail comme seul producteur de la valeur économique.

   Cette aptitude particulière du travail suffit-elle pour qu'on puisse dire de lui qu'en toute circonstance, il serait "productif" (de valeur!...)? Que non! Et voici pourquoi, selon le "père" de l'économie politique classique : "Il y a une sorte de travail qui ajoute de la valeur à l'objet sur lequel il s'exerce ; il en est un autre qui n'a pas le même effet. Le premier, comme il produit de la valeur, peut être appelé travail productif ; le second, travail improductif. Ainsi, le travail d'un ouvrier de l'industrie ajoute généralement à la valeur des matériaux qu'il façonne la valeur de son propre entretien et celle du profit de son maître. Le travail d'un domestique, au contraire, n'ajoute de la valeur à rien."

   Par conséquent, si même la tâche d'un ouvrier se trouvait être équivalente en difficulté, etc., à celle d'un domestique, et si leur rémunération était exactement la même, l'un serait productif, l'autre improductif ; l'un serait "exploité", l'autre pas ; l'un produirait du "profit", l'autre rien.

   Veut-on maintenant une savoureuse petite liste de ces travailleurs "improductifs" qu'Adam Smith déteste par-dessus tout? Il nous la fournit aussitôt : "Le souverain, par exemple, ainsi que tous les officiers de l'infanterie et les magistrats à son service, l'armée tout entière, toute la flotte sont autant de travailleurs improductifs. Ils sont serviteurs de l'Etat et vivent d'une partie du produit annuel du travail d'autrui."

   Or, ce sont justement ces gens-là que Malthus juge d'autant plus importants, pour l'économie, qu'à la caractéristique d'être "improductifs", ils ajoutent celle, tout aussi remarquable et digne de respect, d'être... consommateurs d'une partie importante de la richesse produite... Voilà qui peut nous conduire très loin, et au moins jusqu'à John Maynard Keynes... Mais arrêtons-nous, pour l'instant, à Malthus.

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13 février 2010

54 - Vers une collaboration des classes?

  Parvenu au long passage dans lequel David Ricardo développe la formation de la valeur d'échange d'une paire de bas à partir de l'historique de sa production, et y fait triompher - à la façon d'un John Locke - le rôle souverain du travail, Jean-Baptiste Say s'inquiète : "M. Ricardo paraît n'avoir pas compris là-dedans les profits ou l'intérêt des capitaux comme partie constituante du prix des choses."

   Encore faut-il que nous ne nous trompions pas sur le sens qu'il convient de donner à une rémunération des capitaux qui doit s'étendre au-delà de la rétribution de toute activité de travail. C'est pourquoi l'adversaire déterminé de Ricardo pousse le bouchon un peu plus loin : "Lorsqu'un acheteur paie la valeur d'une paire de bas, et que le travail du planteur qui a cultivé le coton, le travail du négociant qui l'a fait venir en Europe, le travail même du constructeur qui a bâti le navire, qui a construit les métiers du fileur, du tisserand ; lorsque tous ces travaux, dis-je, font partie du prix des bas, il n'y a encore rien dans ce prix pour payer l'usage des différentes portions de capitaux qui ont servi durant l'exercice de tous ces travaux."

   L'usage... et pas seulement ce qui pourrait s'appeler l'"usure" des moyens de production représentatifs eux aussi des capitaux. Notre Jean-Baptiste y insiste : "Je suppose qu'il n'y a nulle détérioration dans la valeur capitale, et que les fonds qui ont servi dans ce commerce et dans ces manufactures sont, après la production, en raison de l'entretien et de la restauration des valeurs employées, égaux à ce qu'ils étaient lorsqu'on a entrepris cette production."

   Une fois extirpés les différents travaux, l'équivalent des matières premières et la part d'usure des outils et autres machines, et alors que nous en arrivons au moment de la mise en vente de notre paire de bas, "il faut nécessairement que cette production paie le profit ou l'intérêt de ces mêmes capitaux, et par conséquent que l'intérêt du capital fasse partie du prix des choses produites. On en peut dire autant du revenu des propriétaires fonciers".

   Alors, et alors seulement, en ajoutant cette dernière rubrique, nous aurons atteint la "valeur d'échange" de la paire de bas, c'est-à-dire les retrouvailles, à travers elle, des trois classes que rassemble une indestructible confraternité... En effet, si les cochons sont bien gardés, chacune ne doit rien aux deux autres, puisque chacune a un "droit certain" à sa part dans la valeur totale...

   Sans même nous en apercevoir, voici où nous en sommes grâce au délicieux Jean-Baptiste Say : l'une des trois classes (trois vraies soeurs!) rassemble le travail sous toutes ses formes ; quant aux deux autres, elles se partagent la propriété des moyens de production (capitaux et biens fonciers), et voient flotter au-dessus d'elles l'inénarrable bannière de... l'oisiveté.

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12 février 2010

53 - Le capital : un nouveau dieu, créateur de richesses...

   Avant de contester la position prise par Ricardo dans la question du travail comme producteur unique de la valeur d'échange, Jean-Baptiste Say avait corrigé Adam Smith sur l'exemplaire qu'il possédait de la "Richesses des nations". Là où l'Ecossais avait écrit : "Le travail est le seul fondement de la valeur des choses", le Français rétorquait : "Smith se trompe. C'est le pouvoir pro-ductif des agents naturels que l'homme force à travailler de concert avec lui qui porte si loin la somme des produits."

   Serions-nous revenus, à travers Jean-Baptiste Say, cinquante années en arrière, à l'époque où les Physiocrates confinaient le travail à la seule restitution de ce qu'il coûte, la richesse nouvelle étant un pur don de la nature (et donc de Dieu)?... Pas tout à fait... Jean-Baptiste Say se contente de nous annoncer la naissance d'une nouvelle... divinité. Nous la découvrons à l'état naissant dans la suite des notes qu'il consacre à la "Richesse des nations".

   En effet, s'il faut compter avec "le pouvoir productif des agents naturels" : "Le produit annuel ne représente donc pas le travail annuel. Il y a donc une production indépendante de celle du travail, qui ne vient d'aucun travail de l'homme, ni ancien ni récent. Or c'est cette partie de la production qu'on doit aux services productifs de la nature et à ceux des capitaux. Donc ils sont agents de la production aussi bien que le travail humain."

   Et surtout, ils méritent d'être rémunérés : travail (salaire), nature (rente) et capitaux (profit)... sont donc frères... et se partagent équitablement les richesses produites... Leur confraternité permet en outre de les ranger sous un intitulé commun : les "services productifs". Ils apparaissent séparément sur le marché, et s'y soumettent en particulier au jeu, tout en délicatesse, de l'offre et de la demande dont Jean-Baptiste Say décrit le principe général dans son "Traité" : "La quantité offerte d'un produit [...] tend constamment à se proportionner à la quantité demandée ; car lorsque les producteurs offrent d'un certain produit plus qu'on demande, ils sont obligés de le céder pour un prix inférieur à celui de ses frais de production ; ce qui porte les producteurs à réduire la quantité produite : et, quand ils en offrent moins, le prix de la chose monte au-dessus de ses frais de production : ce qui porte à en augmenter la production."

   Si le processus se poursuit, l'accroissement de la production ne doit-il pas se traduire par une baisse des prix qui risque de peser sur la rentabilité de l'affaire, le juge de paix étant constitué, semble-t-il par les frais de production? Mais alors, dans ce cas, nous aurions du Smith ou du Ricardo pur jus!...

   C'est d'abord ce que semble écrire Say dans son "Cours" : "Quand les choses valent accidentellement plus ou moins que leurs frais de production, elles sont donc à un prix qui tend sans cesse à reprendre son niveau." Mais le Français se singularise en faisant resurgir à point nommé la fameuse "utilité" que détermine le "désir" de l'acquéreur : "Une fois que les frais de production ont déterminé le taux le plus bas auquel la création d'un produit peut être entreprise et continue, ce même taux, combiné avec l'utilité et avec la richesse des consommateurs, détermine à son tour la quantité de chaque produit que demandera le public, et par conséquent la quantité qu'on en pourra produire avec profit."

   ...avec profit... Voilà, semble-t-il, le meilleur endroit pour faire apparaître, tel qu'il se manifeste dans une lettre à Malthus du 4 septembre 1820, l'agacement de Ricardo à propos de Say : "Qu'est-ce qui peut le pousser à persévérer dans la représen-tation de l'utilité et de la valeur comme étant la même chose?"

   Ce mystère, qui n'en est pas un, porte le doux nom de... lutte des classes, tout simplement.

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11 février 2010

52 - Quand le travail sort par la petite porte

Lorsque dans ses "Principes", Ricardo rappelle que c'est la quan-tité de travail matérialisée dans les marchandises qui en détermine la valeur d'échange, Say intervient de la façon suivante : "M. Ricardo me semble à tort ne considérer ici qu'un des éléments de la valeur des choses, c'est-à-dire le travail, ou, pour parler plus exactement, l'étendue des sacrifices qu'il faut faire pour les produire. Il néglige le premier élément, le véritable fondement de la valeur, l'utilité."

   Est-ce à dire que de ce que l'air que nous respirons n'est pas commercialisé (n'a pas de valeur d'échange), il serait inutile?... Et comment mesurer le rapport d'utilité entre une miche de pain et une chaise? Ainsi que nous l'avons vu avec Ricardo : "L'utilité n'est donc pas la mesure de la valeur d'échange, bien qu'elle lui soit absolument essentielle."

   Mais Say développe son raisonnement : "C'est l'utilité qui occasionne la demande qu'on fait d'une chose. D'un autre côté, les sacrifices qu'il faut faire pour qu'elle soit produite, en d'autres mots, ses frais de production, font sa rareté, bornent la quantité de cette chose qui s'offre en échange."

   Nous avons donc ici à établir un équilibre entre un désir (une demande) orienté vers un objet utile, et une chose d'abord produite à travers un effort spécifique et ensuite proposée à la vente (une offre). Cet équilibre (de l'offre et de la demande) est conditionné de la façon suivante :

  • pour le producteur, il semble y avoir un seuil en-deçà duquel il ne lui faut pas descendre s'il veut tout simplement récupérer ses frais de production... Quant au reste de sa rémunération, il dépend de la "passion" qui s'est saisie de l'éventuel acquéreur pour son produit...

  • quant à l'acquéreur, il se règlera d'abord sur sa richesse et sur la force d'un désir relatif à l'utilité, pour lui, de l'objet convoité.

   Comme nous le voyons, nous ne sommes pas très éloignés d'avoir rejoint ce que Ricardo nous a dit à propos des biens - relativement peu nombreux - qui ne peuvent être facilement multipliés par le travail, et dont la valeur "varie en fonction de la richesse et du désir de ceux qui cherchent à les posséder".

   Arrêtons-nous un instant sur le mot "désir" que Ricardo utilise en relation avec "des statues, des peintures, des livres et des monnaies rares ou des vins de qualité exceptionnelle", et opposons-le à celui de "besoin"... Rangeons alors celui-ci du côté des subsistances nécessaires à la survie et à la perpétuation de la main-d'oeuvre : le "besoin", c'est ce qui est couvert par le salaire... Quant au "désir", nous voyons qu'il lui sera possible de fleurir du côté de ceux qui, n'ayant pas l'obligation de gagner leur pain à la sueur de leur front, auront, par ailleurs, des revenus (rente ou profit) dépassant le nécessaire pour leur offrir le superflu...

   Des deux classes en présence (celle du "besoin", celle du "désir"), quelle est celle qui donnera le la à l'ensemble sociétal? Il n'aura pas fallu longtemps pour que les tenants de la valeur économique comme résultat du travail soient balayés par les prophètes de la théorie subjective de la valeur (effet d'un "désir" qui n'est autre que le roi de la loi de l'offre et de la demande) par quoi triomphent aujourd'hui les propriétaires de la richesse accumulée tout au long de l'histoire humaine...

   ...au détriment de cette population mondiale, ou travailleuse ou en chômage, dont une proportion considérable est occupée à mourir de faim, crevant ainsi, de fond en comble, le plancher du minimum vital dont les "libéraux" ne cessent pourtant de lui vanter la solidité...

   

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10 février 2010

51 - Un benêt nommé Jean-Baptiste Say

    Le Français Jean-Baptiste Say avait rencontré David Ricardo en 1814 lors d'une visite qu'il effectuait en Grande-Bretagne. À la suite de quoi une correspondance s'était établie entre les deux hommes. Elle devait perdurer de décembre 1814 à mai 1822.

   Curieusement, Ricardo avait attaché assez d'importance à l'argumentation de Say pour l'évoquer à plusieurs reprises dans les différentes éditions de ses "Principes", même si c'était générale-ment sous un angle très critique... En retour, en 1819, Jean-Baptiste Say avait présenté et annoté la traduction française de l'ouvrage de Ricardo, en n'hésitant pas à faire ressortir ce qui les différenciait.

   En privé, les disciples de Ricardo étaient autrement sévères avec l'adversaire de leur leader. Voici, par exemple, en quels termes James Mill qualifie l'intervention de l'auteur français (Lettre à Ricardo du 24 décembre 1818) : "Je suis plein de mépris pour ces notes de Say. Il n'y a pas une seule de vos doctrines qu'il ait saisie ou dont il ait perçu quelque signification."

   Il est vrai qu'en regard du travail effectué par Adam Smith et, à sa suite, par David Ricardo - et une fois considérée avec la plus grande attention la construction intellectuelle sur laquelle ce travail débouche -, Jean-Baptiste Say et son argumentation paraissent décidément atteints d'une sorte d'imbécillité mentale.

   C'est pourtant le début de la fin pour Smith et Ricardo... C'est surtout la naissance de l'arme fatale qui permettra, une cinquantaine d'années plus tard, à la bourgeoisie européenne d'étouffer, dans l'oeuf ou à peu près, la machine de guerre que représente "Le Capital" de Karl Marx.

   Ainsi les limites intellectuelles si apparentes de Jean-Baptiste Say ne font que traduire le basculement de la pensée économique dans le camp de la bourgeoisie, au sens où il s'agit, pour celle-ci, au-delà de son accession à l'exercice de sa dictature économique et politique, de se donner les atouts intellectuels et idéologiques du maître... en affirmant "scientifiquement", et au détriment de la vérité des travailleurs, la "vérité" des propriétaires des moyens de production.

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09 février 2010

50 - Le travail, origine de toute valeur d'échange

      Que la dichotomie sociale : capital/travail se répande, cela ne change rien au rôle du travail dans la détermination de la valeur ; Ricardo n'en doute pas une seconde : "Une classe d'hommes pourrait posséder tous les instruments nécessaires pour tuer le castor et le cerf, et une autre pourrait fournir le travail néces-saire pour les tuer, leur prix relatif n'en serait pas moins proportionnel au travail effectivement consacré à la constitution du capital et à la destruction des animaux."

   Que les arts et le commerce deviennent décidément très florissants, selon Ricardo, "nous constaterons que la valeur des marchandises y varie conformément à ce principe".

   Prenons l'exemple de la fabrication de bas de coton, et voici que Ricardo retrouve certains accents de John Locke cent trente ans plus tôt (cf. ci-dessus, rubrique numéro 33) : "Il y a premièrement le travail nécessaire à la culture de la terre sur laquelle pousse le coton ; deuxièmement, le travail nécessaire au transport du coton vers le pays où les bas seront fabriqués - y compris une part du travail consacré à la construction du navire qui transporte le coton - et qui est inclus dans le fret des mar-chandises ; troisièmement, le travail du fileur et du tisserand ; quatrièmement, une part du travail fourni par les techniciens, forgerons et charpentiers qui ont construit les bâtiments et les machines utilisés pour la fabrication des bas ; et cinquième-ment, le travail des détaillants et de beaucoup d'autres personnes qu'il n'est pas nécessaire de spécifier. La somme totale de ces différentes sortes de travaux détermine la quantité des autres biens contre laquelle ces bas seront échangés, et réciproque-ment, la prise en compte des différentes quantités de travail consacrées à la fabrication de ces autres biens détermine la part qui sera échangée contre les bas."

   Splendide construction!... que minent, dès ce moment, les coups d'épingle, apparemment rien qu'inoffensifs, d'un certain Jean-Baptiste Say...

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08 février 2010

49 - Que le travail est l'unique source du capital

   Il arrive donc que la valeur d'échange de certaines marchandises ne soit pas déterminée par le travail nécessaire à leur production : "Toutefois, affirme Ricardo, ce ne sont que quelques exceptions dans la masse des marchandises qui sont quotidiennement échangées sur le marché... La plupart des marchandises que l'on désire sont produites par le travail et peuvent être multipliées presque à l'infini, non pas dans un seul, mais dans de nombreux pays, pour peu que l'on accepte de consacrer le travail nécessaire pour les obtenir."

   Et voici que Ricardo s'enchante de la primauté accordée par Adam Smith au travail dans la production de la valeur économique : "Soutenir que là réside le fondement réel de la valeur d'échange de tous les biens, à l'exception de ceux que l'industrie de l'homme ne peut accroître, est une thèse de la plus haute importance en Economie Politique."

   Comme on le verra, cela ne devait pas durer...

   Mais tant que cela dure, profitons-en pour pousser plus loin l'analyse. Car au-delà du travail immédiatement nécessaire, David Ricardo fait apparaître les outils qu'il a fallu forger pour le mettre en oeuvre : "Même dans l'état incivil auquel Adam Smith fait référence, le chasseur aurait besoin, pour tuer son gibier, de capital, fût-il fabriqué et accumulé par le chasseur lui-même. Sans arme, on ne pourrait tuer ni le castor ni le cerf ; la valeur de ces animaux est donc réglée non seulement par le temps et le travail nécessaires pour les tuer, mais également par le temps et le travail nécessaires au chasseur pour se pourvoir en capital, c'est-à-dire pour obtenir l'arme qui l'aidera dans sa chasse."

   Voilà donc qu'à son tour le capital (ici, l'outillage nécessaire) doit pouvoir s'évaluer en une quantité de travail dont la valeur se retrouvera peu à peu incorporée à la valeur du produit final (le gibier abattu) jusqu'à ce que ces instruments eux-mêmes soient devenus inutilisables...

   Pour l'instant, capital et travail sont le fait de la même personne... La consanguinité du travail et du capital s'arrêterait-elle ici?... La réponse de David Ricardo ne laisse place à aucun doute. 

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07 février 2010

48 - Utilité et valeur d'échange

Comme Ricardo nous le rappelle, Adam Smith a remarqué que "le terme Valeur a deux significations différentes ; il exprime tantôt l'utilité de quelque objet particulier, tantôt le pouvoir d'acheter d'autres biens, que confère la possession de cet objet".

   À l'évidence, l'utilité concerne la sphère de la consommation, mais - nous pouvons le remarquer dès maintenant - elle fait également le lien avec la décision de produire qui débouche ensuite sur une possibilité d'échange, d'un échange qui trouve sa mesure dans la quantité de travail que la production aura coûté.

   Cependant, il arrive que certains biens présentent une utilité - quelquefois même fondamentale - sans qu'ils aient à passer par un échange commercial et à y expérimenter leur valeur d'échange. À la suite d'Adam Smith, Ricardo évoque l'eau et l'air... alors qu'en ce XXIème siècle commençant, nous ne sommes plus nous-mêmes aussi certains de reconnaître à ces exemples toute la pertinence qu'ils pouvaient avoir autrefois.

   Ce léger doute ne nous empêche toutefois pas de prêter attention à la conclusion qu'avance Ricardo : "L'utilité n'est donc pas la mesure de la valeur d'échange, bien qu'elle lui soit absolument essentielle. Si une marchandise n'avait aucune utilité, en d'autres termes, si elle ne contribuait en rien à notre satisfaction, elle serait privée de sa valeur d'échange, quelles que puissent être sa rareté et la quantité de travail nécessaire pour se la procurer."

   Rareté?... Pourquoi Ricardo introduit-il tout à coup ce nouveau paramètre?

   C'est ce qu'il va nous dire lui-même : "Quelques marchandises ont une valeur déterminée par leur seule rareté." Est-ce possible? Nous songeons aussitôt à la petite bouteille d'eau au milieu du désert. Mais Ricardo vient déjà au secours de notre imagination : "Tel est le cas des statues, des peintures, des livres et des monnaies rares, ou des vins de qualité exceptionnelle ne pouvant être obtenus qu'à partir de raisin cultivé sur un sol particulier et très peu étendu."

   Courons alors jusqu'à la fin d'un XIXème siècle qui ne fait que commencer lorsque David Ricardo développe son explication. Voici Vincent Van Gogh qui ne vend à peu près rien, si ce n'est rien. Et voici le dernier tiers du XXème siècle où certains de ses tableaux servent de fonds de garantie aux plus grandes banques japonaises...

   Nous sommes subrepticement passés d'un coup de pinceau qui ne valait pas un pet de coucou à des touches de couleur qui sont, chacune, autant de petits bijoux payables en bonne monnaie sonnante et trébuchante. Appliquons-y l'intelligence de Ricardo : "Leur valeur est tout à fait indépendante de la quantité de travail nécessaire à l'origine pour les produire ; elle varie en fonction de la richesse et du désir de ceux qui cherchent à les posséder."

   Remarquons bien que Vincent, en travaillant, n'a fait, lui, que jeter sa poudre aux moineaux... Ajoutons encore qu'il n'a pas ménagé sa peine, ni les toiles, ni les tubes de peinture, etc. Mais, enfin, le résultat est là : il est à l'origine d'une valeur d'échange qui a explosé.

   D'abord et avant tout, parce que Vincent lui-même est désormais mort et bien mort.

   En effet, comme Ricardo le constate pour le cas général des marchandises dont la rareté détermine la valeur d'échange : "Aucun travail ne pouvant accroître leur quantité, leur valeur ne peut être réduite par un accroissement de leur offre."

   C'est dire qu'elles ne bénéficient pas des services de la sacro-sainte concurrence qui sert pourtant si souvent de drapeau au libéralisme économique, alors que, par-devers lui-même, il pense tout autrement...

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06 février 2010

47 - Adam Smith se prend les pieds dans le tapis

Compte tenu des importantes modifications qu'elle comporte, nous prendrons appui sur la troisième édition anglaise (1821) "Des principes d'économie politique et de l'impôt".

   La section 1 du chapitre I (intitulé : "De la valeur") s'ouvre sur cette formule que Ricardo souligne : "La valeur d'une marchan-dise ou la quantité de toute autre marchandise contre laquelle elle s'échange, dépend de la quantité relative de travail né-cessaire à sa production, et non de la plus ou moins grande rétribution versée pour ce travail."

   Nous retrouvons donc l'affirmation du travail comme source de la valeur...

   Pourquoi lui adjoindre une mise en garde contre la tentation de placer cette même valeur dans la dépendance du montant du salaire versé? C'est qu'il faut passer par ce détour pour dénouer le mystère posé par la formule incompréhensible d'Adam Smith que nous commençons à bien connaître où une même valeur peut tout autant se manifester dans l'achat d'une marchandise que dans l'achat d'une quantité de travail..., travail susceptible d'engendrer un produit dont la valeur se retrouve, comme par miracle, augmentée d'une rente et d'un profit?

   Avec Ricardo, regardons-y de plus près...

   Désireux de mesurer la valeur - cette clef des échanges -, Adam Smith a commis, selon Ricardo, une grossière erreur : "Comme étalon de mesure, il évoque tantôt le blé, tantôt le travail", et ceci "comme si, parce que le travail d'un homme devenait deux fois plus efficace de sorte qu'il puisse produire deux fois plus de marchandises, il devait nécessairement recevoir en échange le double de la quantité qu'il recevait auparavant."

   Qu'à Dieu ne plaise : ce serait la fin du capitalisme, et le retour à cette "préhistoire" dont, justement, Adam Smith nous a dit qu'elle se distinguait de la suite par le fait que le salaire y croissait en même temps que la puissance productive du travail (cf. rubrique n°5).

   Il faut donc interpréter de façon plus adéquate le sens des termes utilisés par Adam Smith lorsqu'il met sur un même pied achat d'une marchandise et achat de travail. Comme nous le voyons à travers ce que nous en dit Ricardo, par "marchandise", Smith entend "du blé", et par "achat de travail", il évoque la remise au travailleur de ce même blé qui assurera sa subsistance.

   L'équivalence est donc incontestable : l'achat de la marchandise, c'est l'achat du travail... Mais rien n'est dit de la valeur du produit qui résultera de la mise en oeuvre de ce travail. Or, du point de vue de l'ouvrier, qu'importe! Cela, apparemment, ne le concerne pas. Le contrat de travail ne comporte rien qui puisse lui en faire savoir davantage. Sur ce terrain, il n'est rien. Qu'il essaie donc un peu d'y venir... Et s'il insiste trop, voici les tribunaux et voici la schlague.

   Or, c'est bien dans cet au-delà que viennent se déverser rente et profit... N'est-ce pas?

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05 février 2010

46 - Adam Smith revu et corrigé par David Ricardo

Si la première édition de la "Richesse des Nations" d'Adam Smith est de 1776, celle "Des principes de l'économie politique et de l'impôt" de David Ricardo est de 1817, une quarantaine d'années plus tard.

   Entre-temps et pour sa part, la France a traversé la Révolution de 1789, puis le premier Empire, dont les guerres interminables se seront tout de même conclues sur la victoire d'une "perfide" Albion qui avait ainsi raffermi pour un siècle un empire non pas simplement continental, mais planétaire.

   On peut donc dire qu'à travers Ricardo, c'est le capitalisme britannique qui prend conscience de lui-même : de ses grandes forces et de ses quelques faiblesses. Pour se maintenir et, qui sait? continuer de croître et d'embellir, il lui faut se mieux connaître, ce qui, dans ce cas, revient à entrer davantage dans les arcanes des divers mécanismes d'un extraordinaire système... d'horlogerie, au carrefour du temps et de l'espace, c'est-à-dire au plein coeur du mouvement des "richesses".

   Le prince de cette thématique en ce début du XIXème siècle, c'est donc David Ricardo. Aurait-il même été un nain que, de savoir se jucher sur les épaules du vieil Adam, il ne pouvait que voir plus loin que lui. Mais ce n'est pas même cet artifice seul qui lui aurait permis d'y voir plus clair et plus précisément : c'est dans son "coup d'oeil" qu'est le vrai talent de Ricardo...

   Ce n'est pas non plus ce qui va nous simplifier la tâche...

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02 février 2010

45 - La barrière magique de l'appropriation privée

   Pour finir, s'il faut en croire Adam Smith, mesurer la valeur éco-nomique par le seul travail, ce serait de l'histoire ancienne, peut-être même rien que de la préhistoire...

   Mais, que survienne la miraculeuse appropriation privée sous la double forme d'une capture de la terre par certains, d'une capture du capital par d'autres, et aussitôt une partie des produits du travail bascule gratuitement dans l'escarcelle des heureux récipiendaires de la rente et du profit.

   Gratuitement? En termes économiques, la réponse est "oui" (c'est le grand mystère du contrat de travail). En termes politiques, la réponse n'est plus tout à fait la même... Le prix à payer s'appelle... la "force publique", et tout l'appareil de domination et de répression qui garantit les intérêts des propriétaires des moyens de production. Comme chacun sait, il arrive parfois que ce prix-là se compte en morts et en blessés, hommes, femmes et enfants... Et puis, le contrat de travail repart de plus belle...

   D'où l'importance décisive, pour les maîtres de la terre et des capitaux, de tout schéma d'analyse économique qui permettrait d'échapper à ce sur quoi Adam Smith (malgré lui), et David Ricardo ou Karl Marx (en toute connaissance de cause) sont venus buter : la nécessité de reconnaître, dans le travail, la source de toute valeur économique.

   Or, nous nous en sommes maintenant suffisamment étonnés : c'est à cet endroit qu'Adam Smith tergiverse, lorsque, dans le prix des marchandises, il ajoute au travail (toujours fâcheusement présent) la rente et le profit... sans pouvoir donner ni l'explication correspondante, ni le moyen d'escamoter tout à fait le rôle du travail dans la production de la valeur.

   Passons alors à la génération suivante, et au deuxième grand personnage de l'économie politique classique : David Ricardo, dont l'un des soucis majeurs aura justement été de fournir une définition aussi solide que possible de la valeur... appuyée sur le travail.  

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18 janvier 2009

44 - Le travail et ses prodiges

   Si,  justement,  nous laissons Adam Smith étendre sa réflexion à l'ensemble de la société, et à la part que celle-ci doit consacrer aux dépenses collectives, nous aboutissons à ceci : "Tous les impôts (et tout revenu fondé sur eux), tous les traitements, pensions et annuités de toutes espèces proviennent fondamentalement de l'une ou l'autre de ces trois sources premières du revenu et sont payés, soit directement, soit indirectement à partir des salaires du travail, des profits du capital ou de la rente foncière."

  Sur la base d'une valeur produite et mesurée par le travail?

   Ou pas?

   Et comment établir scientifiquement la validité de l'une ou de l'autre des options? N'oublions tout de même pas que, selon ce que nous en dit Adam Smith, cela revient à évaluer ce qui se trouve au fondement même de la société capitaliste, et ce qui en conditionne la totalité des revenus, c'est-à-dire la répartition, en son sein, de la totalité des richesses produites.

   Dans la réalité, il arrive fréquemment que ces distinctions ne soient pas aussi tranchées, et que tel ou tel individu puisse très facilement se tromper sur ce que nous appellerions son "appartenance de classe". Voici l'un des exemples donnés par Adam Smith : "Un gentleman qui cultive une partie de son propre domaine devrait gagner après avoir payé les dépenses de la culture, à la fois la rente du propriétaire foncier et le profit du fermier. Il est cependant susceptible de nommer profit tout son gain et ainsi  de confondre rente et profit, du moins dans le langage courant." En voilà un autre : "Le fabricant indépendant qui a assez de capital pour acquérir des matériaux et pour subsister jusqu'à ce qu'il puisse porter son ouvrage au marché devrait gagner à la fois le salaire d'un compagnon qui travaille sous la responsabilité d'un maître et le profit que fait ce maître en vendant l'ouvrage du compagnon. Cependant tous ses gains sont couramment appelés profit, et le salaire, dans ce cas aussi, se confond avec le profit."

   Mais c'est alors que resurgit la très épineuse question de la répartition des trois principales sources de revenus à l'intérieur du prix des produits élaborés en système capitaliste. Comme cela lui arrive parfois, Adam Smith pratique la fuite en avant, et déplace la solution sur un tout nouveau terrain : "Comme dans un pays civilisé il n'y a que peu de marchandises dont la valeur échangeable émane du travail seulement, rente et profit contribuant largement à la valeur de la presque totalité des marchandises, le produit annuel de ce travail est toujours suffisant pour acquérir ou avoir à sa disposition une quantité de travail bien plus grande que celle qui a été employée à élever ou à cultiver, à préparer et à apporter ce produit au marché."

   Cette fois, Adam Smith paraît admettre que le prix dépasse la stricte valeur correspondant à la quantité de travail dépensée lors de la production, de sorte qu'il y aurait une croissance permanente qui serait indépendante du travail fourni de telle ou telle façon...

   Résultat très surprenant puisque cela revient à affirmer que le travail s'accompagne d'une mystérieuse productivité supplé-mentaire (physiocratie reconvertie) qui explique sans l'expliquer l'apparition, dans le prix de vente, d'une rente et d'un profit venus de nulle part... Ce prodige d'un travail hyper-productif ne semblant pas correspondre à la réalité vécue, Adam Smith n'en démord toutefois pas, et avance une explication qui nous reconduit indirectement à l'oisiveté rémunérée des propriétaires de Quesnay, essentiellement occupés à éponger les effets du "pouvoir de la nature" : "Mais il n'y a pas de pays dans lequel on emploie la totalité du produit annuel à entretenir les personnes industrieuses. Les oisifs en consomment partout une grande partie ; et, selon les différentes proportions dans lesquelles le produit annuel se divise annuellement entre ces deux ordres de personnes, sa valeur ordinaire ou moyenne doit augmenter chaque année, diminuer  ou continuer à être la même d'une année à l'autre."

   Ainsi, ici encore, l'oisiveté ne ferait pas une ponction sur le travail d'autrui...

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17 janvier 2009

43 - Le noeud de l'affaire

   Revenons au problème,  qui se pose à Adam Smith, de définir la valeur de la marchandise dès qu'à la rémunération du travail et des matériaux, il faut ajouter le profit du propriétaire des capitaux engagés.

   Curieusement, sa position est très ambiguë, comme le fait apparaître avec toute la clarté nécessaire cette nouvelle évocation de ce qui se passe dès que la propriété privée des moyens de production s'est mise en place : "Dans cet état des choses, tout le produit du travail n'appartient pas toujours au travailleur. Il doit, dans la plupart des cas, le partager avec le propriétaire du capital qui l'emploie. La quantité de travail couramment employée pour acquérir ou pour produire une marchandise n'est pas non plus la seule circonstance qui puisse régler la quantité qu'elle devrait permettre couramment d'acquérir et d'avoir à sa disposition ou contre laquelle on devrait l'échanger. Une quantité supplémentaire doit être dégagée, de toute évidence, pour les profits du capital qui a avancé les salaires et fourni les matériaux pour ce travail."

   Il semble y avoir reprise, par l'entrepreneur, d'une part du travail effectué par ses ouvriers (exploitation), et, tout à la fois, Adam Smith n'hésite pas à dire que, désormais, l'échange ne s'opère plus à partir de la seule quantité de travail, mais en tenant compte de ce qu'il faut ajouter à cette quantité de travail au titre du profit. Serait-ce ainsi l'acheteur qui ferait les frais de l'exploitation? Adam Smith ne nous en dira pas plus...

   Or, comme nous le savons, le profit n'est pas seul à troubler la situation initiale. Adam Smith ajoute : "Dès l'instant que la terre d'un pays est devenue propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, adorent récolter ce qu'ils n'ont jamais semé et exigent une rente même pour les produits naturels de cette terre." Il tire aussitôt la conséquence de la présence de cette seconde incarnation de la propriété privée des moyens de production : "[...] dans le prix de la plus grande partie des marchandises, elle représente une troisième composante." Et nous replonge dans la perplexité en affirmant : "Le travail mesure la valeur non seulement de la partie du prix qui se résout en travail, mais de celle qui se résout en rente et de celle qui se résout en profit."

   Exploitation de l'ouvrier par l'un et par l'autre? Quoi qu'il en soit, si nous prenons une denrée essentielle, les grains, nous ne pouvons ignorer que, selon Adam Smith : "Dans le prix des grains par exemple, une partie paie la rente du propriétaire, une autre paie le salaire ou l'entretien des travailleurs et du bétail de labour et de charroi employés pour les produire, et la troisième paie le profit du fermier." Sous un autre angle, voilà ce que cela donne : "Salaire, profit et rente sont les trois sources premières de tout revenu, aussi bien que de toute valeur échangeable. Tout autre revenu provient fondamentalement de l'une ou de l'autre de ces sources."

   Et donc... et donc... la société entière est directement intéressée par le fait de savoir s'il y a de l'exploitation, et dans quelle sphère précise cette exploitation trouve à s'exercer... puisque l'ensemble des produits qui irriguent le marché se trouveraient en dépendre.

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15 janvier 2009

42 - On achève bien les chevaux

   Ainsi que nous l'avons vu, chez Adam Smith lui-même, le règne du travail comme mesure de la valeur d'un produit n'a qu'un temps : "Dans l'état primitif et brut de la société qui précède l'accumulation du capital et l'appropriation de la terre, le rapport entre les quantités de travail nécessaires pour acquérir différents objets semble être la seule circonstance qui peut offrir une règle pour les échanger."

   Sans que l'on puisse trouver chez lui l'explication du processus qui a pu aboutir à l'"accumulation des capitaux" et à l'"appropriation du sol" par certains au détriment des autres, Adam Smith en arrive immédiatement aux conséquences qu'entraîne la première de ces deux modifications en ce qui concerne la valeur d'échange du produit : "En échangeant le produit fini contre de la monnaie, du travail ou d'autres biens, il faut ajouter à ce qui peut suffire à payer le prix des matériaux et les salaires des ouvriers quelque chose en vue d'assurer des profits à l'entrepreneur de l'ouvrage, qui risque son capital dans cette aventure."

   S'agirait-il de faire payer à l'acheteur, outre la part correspondant aux matériaux et aux salaires avancés par le capitaliste, une part excédant la valeur présente dans le produit et chargée de rémunérer "gracieusement" l'entrepreneur au seul titre de sa propriété des capitaux, et alors qu'il n'a pris aucune part lui-même au travail?

   Si oui, alors ce n'est plus le travail seul qui fixe la valeur du produit. Il s'y ajoute une part qui doit rémunérer l'appropriation privée des biens nécessaires à la production... Si non, d'où l'entrepreneur tire-t-il la rémunération de son capital, alors que la valeur du produit se trouverait déjà totalement répartie entre les matériaux et les salaires?

   Voici comment Adam Smith raisonne en présence de cette question fondamentale : "Ainsi la valeur ajoutée par les ouvriers aux matériaux se résout dans ce cas en deux parties : l'une paie leurs salaires, l'autre les profits réalisés par leur employeur sur toute son avance en matériaux et en salaires."

   D'où il résulte que, même dans les circonstances nouvelles, c'est bien le travail des ouvriers qui ajoute une valeur à la matière, la seule modification étant que cette valeur "se résout alors en deux parties". Ne serait-ce pas là l'exploitation du travail par le capital? Ce n'est pas le problème, répondrait Adam Smith. C'est d'ailleurs le sens de ce qu'il ajoute aussitôt, en évoquant la position de l'entrepreneur : "Il ne pourrait pas avoir d'intérêt à les employer, s'il n'espérait pas de la vente de leur ouvrage quelque chose de plus que ce qui suffit à remplacer son capital[...]."

   De fait, dans une société de propriétaires (des moyens de production), qui donc pourrait se soucier du point de vue ouvrier?... Autant demander au laboureur de s'inquiéter de la "psychologie" de ses boeufs et de ses chevaux au-delà de ce qu'il lui faut en savoir pour les mener correctement aux travaux des champs, et leur faire remplir leur emploi avec le plus d'efficacité possible et pour le coût le mieux ajusté.

   Soulignons-le tout de suite : il fallait être aussi fous que Karl Marx et Friedrich Engels pour en juger autrement et s'atteler à la tâche de faire valoir jusque dans la sphère scientifique (cf. le matérialisme historique) le point de vue des pauvres machines humaines dont on verrait plus tard (1914-1918) ce que le capitalisme, lui, pourrait en faire.

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14 janvier 2009

41 - L'escamotage était presque parfait...

  Voici  la  toute  première  phrase  des "Recherches...",  qui  sont comme la Bible, à laquelle il faut toujours revenir, de l'économie politique : "Le travail annuel de chaque nation constitue le fonds premier qui lui fournit tout ce qu'elle consomme chaque année en nécessités et commodités de la vie, et celles-ci  sont toujours le produit immédiat de ce travail ou ce qui est acquis avec ce produit auprès d'autres nations."

   Avec Adam Smith, Dieu et le "pouvoir de la nature" sortent de l'économie par la petite porte. Dès le départ, le travail a pris toute la place.

   Mais, une fois les conséquences de ce privilège tirées par David Ricardo et, à sa suite, par Karl Marx, c'en est bientôt fini... du travail. Le Livre I du Capital ayant été publié en 1867, dès les années 1870, à travers l'Autrichien Carl Menger, l'Anglais William Stanley Jevons et le Français Léon Walras, le travail avait disparu du panorama de la "science économique" pour laisser la place, et toute la place, au "consommateur".

   Et avec l'eau du bain, le bébé... en l'occurrence Karl Marx, coupable de s'être fourvoyé ici ou là, à moins que ce ne soit de part en part... Avec une grande régularité, chaque économiste plus ou moins éminent s'efforcera de se faire directement ou indirectement les dents sur la valeur-travail (horreur due à Adam Smith, à David Ricardo, tout autant qu'à Marx) et de gifler de la bonne façon - ce peut être la plus mielleuse - l'auteur de la dénonciation de l'exploitation capitaliste de l'homme par l'homme.

   Mais, apparemment, l'hydre n'en finit pas d'encaisser tous les coups possibles et de ressortir de ce pugilat toujours identique à elle-même. Qu'on ouvre l'"Économie Politique" du prix Nobel d'économie 2006, Edmund S. Phelps, Marx, plus fort que jamais, y bat tous les records en compagnie de John Maynard Keynes. Dans l'"index", ils sont les seuls à bénéficier d'une liste présentant les axes principaux de leurs apports. De ce point de vue, pour les autres il n'y a rien!... Et si le total de cette collection rassemble 17 entrées pour Keynes, Karl Marx en additionne 24, dont : anarchie du capitalisme ; avantage personnel dans l'échange ; la bourgeoisie ; le capitalisme ; le chômage ; le communisme ; le déterminisme économique ; l'égalité ; l'exploitation ; l'expropriation, etc., et enfin la théorie de la valeur-travail à propos de laquelle l'auteur conclut très tranquillement : "La démonstration de Marx n'a pas très bien résisté à un peu plus d'un siècle d'examen décapant."

   Mais pourquoi donc y revenir depuis 140 ans, monsieur le dernier prix Nobel d'économie d'avant la grande crise financière mondiale qui vient tout juste de nous sauter au nez?

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40 - Enfin sonna l'heure d' Adam Smith

   Occupé  à préparer l'ouvrage qui le fait apparaître, depuis 1776, comme le créateur de l'économie politique classique, Adam Smith, écossais d'origine, s'était rendu sur le continent où il lui avait été donné de rencontrer Voltaire, à Genève en 1765, puis Quesnay et Turgot, à Paris l'année suivante.

   Nous trouvons désormais dans les "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" l'analyse que fait Adam Smith de la conception de Quesnay selon laquelle le travail ne serait que stérile s'il ne lui arrivait pas parfois de s'allier au "pouvoir de la nature"... de sorte qu'une classe entière de travailleurs pourrait être dite, en elle-même, stérile...

   Or, s'étonne Adam Smith à propos de la présentation qu'en font les physiocrates, "on reconnaît généralement que cette classe reproduit annuellement la valeur de sa propre consommation annuelle et perpétue, au moins, l'existence du capital qui l'emploie et qui assure sa substance. Cette simple considération devrait suffire à rendre impropre l'appellation de stérile ou  d'improductive".

  Serait-ce à dire que, pour l'Écossais, tout travail est nécessairement productif? Pour le savoir, laissons-le comparer le travail d'un ouvrier et celui d'un domestique à partir des critères qu'il a lui-même établis et dont nous verrons plus tard d'où il les tire : "Ainsi, le travail d'un ouvrier de l'industrie ajoute généralement à la valeur des matériaux qu'il façonne la valeur de son propre entretien et celle du profit de son maître. Le travail d'un domestique, au contraire, n'ajoute de la valeur à rien. En fait, l'ouvrier ne coûte à son maître aucune dépense, et cela malgré le salaire que celui-ci lui avance, la valeur de ce salaire se retrouvant en général, accrue d'un profit, dans l'augmentation de la valeur de l'objet que le travail de l'ouvrier façonne. En revanche, l'entretien d'un domestique ne se retrouve nulle part. Un homme s'enrichit s'il emploie un grand nombre d'ouvriers, mais il s'appauvrit à entretenir une multitude de domestiques ordinaires."

   Y aurait-il ici une contradiction flagrante avec l'affirmation, dont nous avons vu antérieurement qu'elle est permanente chez Adam Smith, du travail comme seule origine et seule mesure de la valeur? Qu'en est-il donc des domestiques? Réponse : "Le travail de ceux-ci a néanmoins sa valeur et mérite sa rémunération, tout comme celui des autres. Mais le travail de l'ouvrier se fixe et s'incarne dans un objet particulier ou dans une marchandise négociable et qui demeure un temps du moins, une fois le travail accompli."

   Mais, de plus : "Cet objet ou, ce qui revient au même, le prix de cet objet peut ensuite, s'il en est besoin, mettre en mouvement une quantité de travail égale à celle qui l'avait initialement produit." En face de quoi, la valeur "produite" par le travail du domestique est tout simplement volatile : "Ses services ne survivent généralement pas à l'instant où il les rend et laissent rarement derrière eux une trace ou aucune valeur d'où puisse ensuite découler une quantité  égale de services."

   Retenons que la "volatilité" de la valeur "produite" par le travail des domestiques peut avoir un côté inquiétant pour celui qui le rémunère : "Leur emploi et leur subsistance sont totalement à la charge de leur maître, et l'ouvrage qu'ils accomplissent n'est pas de nature à rembourser cette dépense."

   Au contraire, le travail producteur d'une valeur objectivée et donc stabilisée nous apparaît revêtu d'un tout nouvel attrait, puisqu'il peut engendrer un surplus, un produit net (un profit) qui, chez Adam Smith, ne doit rien aux puissances naturelles et surnaturelles, puisqu'il est entièrement dû au travail justement "productif".

   Enfin, l'heure du "capitalisme" avait sonné au clocher de la "science économique".

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11 janvier 2009

39 - Labourage et pâturage : quel beau ramage!...

   Résumons-nous.  Pour les physiocrates, le travail humain livré à lui-même n'est que stérile. C'est donc l'activité de la "classe stérile". Allié à la nature, il devient miraculeusement producteur d'un surplus. C'est le fait, dans ce cas, de la "classe productive". Logiquement, ce produit net, même s'il survient à l'occasion du travail de celle-ci, doit revenir à qui détient la terre nourricière : c'est le privilège de la "classe des propriétaires".

   Or, les classes "stérile" ou "productive" ne doivent et ne peuvent ni périr ni s'enrichir exagérément. Il suffit à leurs membres de travailler de manière à rembourser au plus juste les avances qui leur viennent régulièrement - si la société est bien ordonnée - de la "classe des propriétaires".

   Quant à ceux-ci, ils doivent gérer avec le plus grand sérieux le surplus dû au "pouvoir de la nature" (et non pas au travail d'autrui) : en dernière analyse, il faut même admettre que ce surplus dépend de la grâce divine.

   Aussi, la disposition qu'en ont les propriétaires s'accompagne-t-elle de responsabilités particulières dont voici la tonalité qu'elles peuvent prendre chez le bon docteur Quesnay, anciennement médecin de la marquise de Pompadour (ex-demoiselle Poisson, longuement préparée par le financier Pâris à régenter son futur amant, Louis XV) : "On ne doit point gêner les riches dans la jouissance de leurs richesses ou de leurs revenus, car c'est la jouissance des richesses qui fait naître et qui perpétue les richesses. Ainsi la surabondance des domestiques, nécessités par la misère à s'abandonner à la servitude, est moins désavantageuse, que s'ils restaient dans leur état de misère, et de non-valeur. Il en est de ces domestiques comme des ouvriers occupés à la fabrication des ouvrages de luxe pour l'usage de la nation, car ces ouvriers ne sont utiles qu'autant qu'ils provoquent les riches à la dépense, et qu'ils dépensent eux-mêmes le gain qu'ils retirent de leur travail."

   Mais, à l'image d'un Voltaire enrichi par le négoce international (dont la traite des Noirs), par les fournitures aux armées, et par les spéculations sur le financement des dettes du royaume, ces gens étaient les derniers à pouvoir croire que "labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France". De longtemps, ils avaient reniflé l'odeur du sang derrière le brillant de l'or et de l'argent. Les fruits, légumes, et autres ovins et bovins, etc., ils étaient tout prêts à les laisser à d'autres bien plus naïfs qu'eux-mêmes!... Et, au-delà de cela, le Dieu plus ou moins débonnaire qui va avec...

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10 janvier 2009

38 - Grandeur et décadence de la physiocratie

   Sur  la  question  du  travail  (qui,  comme nous l'avons vu, n'est pas, selon Quesnay, producteur par lui-même de richesses nouvelles et ne peut toujours que rembourser les frais qu'il occasionne) et de sa rémunération, le bon docteur est tout à fait à l'unisson avec Turgot : "C'est d'ailleurs un grand inconvénient que d'accoutumer le même peuple à acheter le blé à trop bas prix ; il en devient moins laborieux, il se nourrit de pain à peu de frais, et devient paresseux et arrogant ; les laboureurs trouvent difficilement des ouvriers et des domestiques ; aussi sont-ils fort mal servis dans les années abondantes. Il est important que le petit peuple gagne davantage, et qu'il soit pressé par le besoin de gagner."

  Ici, plus de poule aux oeufs d'or (le travail étant stérile), mais il faut tout de même "entretenir" - au minimum là aussi - le personnel d'"entretien" d'un monde dans lequel, à travers la nature qu'il anime, Dieu seul est créateur de richesses.

   Ce qui ne condamne personne à la misère. Dans l'économie selon Quesnay, le manouvrier, s'il ne crée rien par son travail, n'est pas non plus en concurrence avec qui que ce soit : ni avec ceux qui sont manouvriers comme lui, ni avec ceux qui lui fournissent du travail. Par son travail, il lui faut rendre ce qu'il coûte à la société (les avances que lui fait son patron). Or, ce qu'il coûte correspond à ce qui lui est nécessaire, à ce qui peut même lui assurer un peu de bien-être jusqu'au point - mais surtout pas au-delà - où ce bien-être risquerait de se retourner contre lui en le transformant en paresseux...

   Surtout, par-delà l'équilibre qui fait du salaire la juste mesure, il faut se garder de pousser, par la fiscalité ou les corvées, ces travailleurs aux approches du désespoir. De même qu'il ne faut jamais perdre de vue qu'un léger superflu ne s'accompagnera pas nécessairement d'une tendance à la fainéantise. Cela peut encourager au travail et "faire marcher le commerce". Comme l'écrit Quesnay : "Tout ce qu'un homme dépense de ses gains ou de ses revenus, profite à d'autres hommes, et retourne à la source qui l'a produit, et qui le renouvelle."

   Ainsi, dans ce monde, idyllique par définition, pour que tout aille de la meilleure façon possible, pour que la boucle soit bouclée, il faut respecter un juste équilibre. Selon François Quesnay : "Il n'est donc pas indifférent pour l'État que le bas peuple vive dans l'aisance, ou que sa consommation soit réduite au nécessaire rigoureux : cette partie de la population est incomparablement plus nombreuse que celle des riches, et l'État perd à proportion qu'elle se retranche sur la consommation que leurs travaux devraient leur procurer, et que l'on supprime par des impositions mal entendues qui tarissent la source des revenus du souverain et de la nation."

   Par conséquent, si la "classe des propriétaires" doit recevoir tout le produit net (d'où son enthousiasme soudain pour la physiocratie), elle doit payer, à elle seule, la totalité de l'impôt (d'où son dédain tout aussi soudain pour les physiocrates)...

   Quelques années après avoir été tout aux yeux des possédants, Quesnay n'était déjà plus rien.

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08 janvier 2009

37 - Quesnay avec Turgot, et réciproquement

  Très  en  colère,  Quesnay  poursuit  sa  diatribe  contre  les gens de finance : "Les grandes fortunes pécuniaires qui semblent manifester l'opulence de l'État n'en indiquent réellement que la décadence et la ruine, parce qu'elles se forment au préjudice de l'agriculture, de la navigation, du commerce étranger, des ouvrages de main-d'oeuvre et des revenus du souverain. Car elles anéantissent la masse des richesses productives et se dérobent aux impositions."

   Autrement dit : c'est pourquoi nous nous dispenserons de leur demander de se soumettre à l'impôt!... assurés que nous sommes de devoir payer très cher la moindre tentative de les y contraindre, compte tenu de ce qu'est la situation économique actuelle du royaume.

   "Cependant, poursuit le bon docteur, si la forme des impositions devenait moins onéreuse à l'État, et si l'agriculture et la liberté du commerce des denrées du cru se rétablissaient, ces richesses pécuniaires rentreraient d'elles-mêmes dans l'ordre général ; parce qu'elles y seraient attirées par des profits plus assurés et plus invariables que ceux que procure le trafic d'agiot ou de finance contre finance, qui se fait par l'entremise des papiers commerçables fondés presque tous sur les dettes de l'État."

   C'est le moment d'indiquer que nous sommes ici en présence d'un manuscrit qui porte quelques annotations de la main de Turgot (l'homme qui n'avait pas froid aux yeux : "En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance.").

   Lorsque François Quesnay s'en prend aux "richesses dérobées à l'État par la finance", Turgot ne peut s'empêcher de le rappeler à l'ordre : "Puisque toutes les entreprises d'agriculture et de commerce ne peuvent se faire sans avances et par conséquent sans capitaux, il est nécessaire qu'il y ait dans une nation une masse de richesses pécuniaires destinée à fournir ces avances. Et il doit nécessairement s'établir un commerce entre les possesseurs de l'argent et ceux qui en ont besoin pour en faire l'emploi dans leurs entreprises ; ainsi le commerce d'argent n'est pas plus mauvais en lui-même que tout autre commerce, quoiqu'il ne soit qu'un agent intermédiaire entre le consommateur et le producteur toujours payé sur le revenu des biens-fonds, en quoi il ressemble à tout autre commerce."

   Finalement, ceci n'est guère différent de ce que Turgot semble vouloir redresser chez Quesnay, et, d'ailleurs, Turgot n'est pas sans constater lui aussi certains des excès de la finance ni sans indiquer où ils prennent leur origine. Ainsi, en lui-même, le commerce d'argent n'est pas si nuisible : "Il ne devient un mal que quand les besoins déréglés du gouvernement forçant l'État de recourir au crédit, et l'abus de ce crédit devenant variable et incertain, le commerce d'argent devient un jeu de hasard, sur les combinaisons duquel les fripons spéculent et cherchent à s'enrichir aux dépens des dupes."

   1757 ou 2008-2009?...

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07 janvier 2009

36 - Car il y a richesses et richesses

   John  Locke  avait  écrit  :  "C'est donc le travail qui donne à la terre la plus grande partie de sa valeur." François Quesnay, à l'inverse, souligne la stérilité de ce même travail, quel que soit d'ailleurs son domaine d'intervention : "Comparez le gain des ouvriers qui fabriquent les ouvrages d'industrie, à celui des ouvriers que le laboureur emploie à la culture de la terre, vous trouverez que le gain de part et d'autre se borne à la subsistance de ces ouvriers ; que ce gain n'est pas une augmentation de richesses."

   Mais le travail agricole ne reste pas limité à lui-même... Perçu dans son alliance avec le "pouvoir de la nature", il apparaît comme coresponsable d'un produit net, d'un surplus qui, selon Quesnay, provient en réalité de la terre : "C'est la source de la subsistance des hommes, qui est le principe des richesses."

   Et si cette terre est placée sous la responsabilité directe de la "classe des propriétaires" qui en perçoivent les revenus (c'est-à-dire la totalité du produit net d'un pays), le bon docteur leur rappelle que "leurs revenus deviennent communs à tous les hommes".

   Ce qui permet une lecture toute différente de la phrase précédemment citée du même Quesnay : "Les propriétaires ne sont utiles à l'État que par leur consommation : leurs revenus les dispensent de travailler, ils ne produisent rien, si leurs revenus n'étaient pas distribués aux professions lucratives, l'État se dépeuplerait par l'avarice de ces propriétaires injustes et perfides."

   Certes, vous ne travaillez pas, certes, vous voici payés à ne rien faire, mais, mais...

   Ailleurs, le bon docteur peut même se montrer menaçant à l'égard de ceux qui ne seraient pas à la hauteur de leur tâche de régulateurs : "Les lois s'élèveraient contre ces hommes inutiles à la société et détenteurs des richesses de la patrie."

   Mais il y en a d'autres que François Quesnay n'aime pas du tout ; ce sont les détenteurs de richesses qui, selon lui, se sont bien trop éloignées des miracles de la terre nourricière : "Ces richesses qui sont, pour ainsi dire, dérobées à l'État et qu'on appelle finance circulante, sont des richesses pécuniaires accumulées dans la capitale, ou par l'entremise des papiers publics, elles sont employées à un trafic d'agiot, ou de finance contre finance et procurent par des escomptes sur les papiers commerçables de gros gains à ceux qui ont beaucoup d'argent de réserve occupé à ce commerce."

   On le croirait occupé à démolir la réputation des frères Pâris, ces financiers de haut vol dont l'un avait été choisi autrefois pour parrain d'une petite fille devenue, depuis, la patiente du même... docteur Quesnay : madame de Pompadour, et la réputation encore d'un ami de la même, Jean-Joseph de Laborde, l'un des prochains banquiers de la cour du roi Louis XV, et ancêtre en ligne directe, à la sixième génération, d'un dénommé Ernest-Antoine Seillière de Laborde... (dont on découvrira bien d'autres ancêtres sur : http://petitdemangecuny.canalblog.com)

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