Michel J. Cuny - Eléments d'analyse de l'économie et des finances mondiales

25 mars 2008

1 - Quelle place le travail occupe-t-il en mode capitaliste de production

Adam Smith (1723-1790)

Adam_Smith

   Tournons-nous, tout d'abord, vers le fondateur de l'économie politique, Adam Smith, qui écrit dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776) : "[...] la valeur d'une marchandise, pour l'individu qui la possède et qui a l'intention de ne pas en faire usage ou de ne pas la consommer lui-même mais de l'échanger contre d'autres marchandises, est égale à la quantité de travail qu'elle lui permet d'acquérir ou dont elle lui permet de disposer. Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises."

   À y regarder de plus près, nous constatons que ce passage recèle une certaine ambiguïté : s'agit-il, pour le propriétaire de la marchandise, d'acheter une autre marchandise incorporant une même quantité de travail? ou bien, s'agit-il, pour lui, d'acheter directement une quantité de travail, c'est-à-dire l'activité d'autrui pour un temps donné?

     Qu'importe! dira-t-on peut-être... L'essentiel n'est-il pas de retenir que, pour l'économie politique, la valeur échangeable de toute marchandise est déterminée par la quantité de travail que cette marchandise incorpore... et que, réciproquement, la quantité de travail est la mesure réelle de la valeur d'échange... au sens où, n'est-ce pas? c'est lui, le travail, qui produit cette même valeur d'échange...

      Serait-ce à dire que le travail seul est à l'origine de la richesse économique dont le mode capitaliste de production aime tant s'attribuer la paternité?...

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21 avril 2008

2 - La condition subjective du travail

     Mesure réelle de la valeur d'échange en tant qu'il en est le producteur direct et exclusif, le travail est une activité typiquement humaine : il comporte donc à la fois un versant objectif extérieurement constatable, et un versant subjectif à vivre directement, chacun des deux côtés intégrant la possibilité d'une  mesure...

      En ce qui concerne le versant subjectif, voici ce qu'Adam Smith souligne avec beaucoup d'à-propos : "On peut dire que des quantités égales de travail, en tout temps et en tout lieu, sont de valeur égale pour le travailleur. Dans son état normal de santé, de force et d'optimisme, dans le degré normal de son savoir-faire et de sa dextérité, il doit toujours abandonner la même portion de son loisir, de sa liberté et de son bonheur."

Aristote (384-322 av. J.-C.)

Aristote

      En réalité, bien sûr, la variabilité des conditions d'exercice du travail offre un éventail qui ne peut manquer de s'étendre du plus pur "farniente" jusqu'à la mort par épuisement complet de toute force de vie à la suite d'un labeur excessif. Mais ici comme ailleurs - et particulièrement depuis qu'Aristote, qui est, sur ce terrain, notre caution à tous, y a appliqué sa pensée -, c'est d'abord et avant tout la moyenne qui fait le socle - le seul possible - de la mesure.

       Vient alors cette question : sur ce socle, comment la juste mesure du "loisir", de la "liberté" et du "bonheur" peut-elle s'établir? Est-elle le fruit de la réflexion philosophique, c'est-à-dire de l'activité laborieuse spécifique du "sage"? N'est-elle pas plutôt le résultat de l'équilibre momentané de la dialectique des luttes entre le travailleur et... son maître? Mais alors, quel est ce maître?...

      

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23 avril 2008

3 - Le maître du travail : sa condition subjective et ses profits

     Redonnons la parole à Adam Smith : "Mais bien que d'égales quantités de travail soient toujours de valeur égale pour le travailleur, elles semblent être néanmoins, pour la personne qui l'emploie, de valeur tantôt plus grande, tantôt plus petite. Cette personne les acquiert tantôt avec une plus grande quantité de biens et tantôt avec une plus petite [...]."

      C'est-à-dire que le maître obtient, pour plus ou moins cher, le sacrifice que l'ouvrier devra faire d'une "même portion de son loisir, de sa liberté, de son bonheur", contre le quantum d'argent ou de marchandises qu'il reçoit en échange de son travail.

Port de Marseille (XVIIIème siècle)

Port_de_Marseille__XVIII_me_si_cle_

      Adam Smith poursuit : "Ce qui est acheté avec de la monnaie ou avec des biens est acquis par le travail autant que ce que nous obtenons par la peine de notre corps. Cette monnaie ou ces biens en fait nous épargnent cette peine. Ils contiennent la valeur d'une certaine quantité de travail que nous échangeons contre ce qui est considéré, alors, comme  contenant la valeur d'une quantité égale."

      Avec Adam Smith levons enfin un dernier doute : "Les profits, pensera-t-on peut-être, ne sont qu'un nom différent pour les salaires d'une espèce donnée de travail : le travail d'inspection et de direction. Toutefois, les profits sont complètement différents, ils sont réglés par des principes tout à fait différents, et ils ne sont pas en proportion de la quantité, de la pénibilité ou de l'ingéniosité de ce prétendu travail d'inspection et de direction. Ils sont complètement réglés par la valeur du capital engagé et  sont plus ou moins grands selon son importance."

      Il s'agit donc, pour le maître, de s'épargner la fatigue et, n'ayant pas à mobiliser son temps pour ce pénible exercice, de conserver par-devers soi la portion correspondante de "loisir", de "liberté", de "bonheur"...

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25 avril 2008

4 - Le salaire, comme rémunération "subjective" du travail... Le profit, comme rémunération "objective" du capital

Travail de la forge (XVIIIème siècle)

Travail_de_la_forge__refouler_le_renard___XVIII_me_si_cle_

      Comme Adam Smith vient de nous le dire, le profit se règle à proportion du capital mis en jeu. Le profit est donc d'abord un taux de profit. C'est selon le montant atteint par ce taux que se décide la réussite ou l'échec de l'investissement réalisé au début du cycle...

      Quant au salaire, il se borne à rémunérer la force de travail mise en jeu dans la chair et dans l'intelligence de cet individu isolé qu'est l'ouvrier et qui n'a aucune chance, sauf à y laisser la santé puis la vie, de s'étendre au-delà de ce que lui permet la physiologie de son corps.

       En réalité, cependant, si le profit doit former une "masse" conséquente, un salarié ou quelques-uns ne suffiront pas. C'est donc un vrai collectif de travail qui doit faire face à l'employeur capitaliste, et c'est le processus de travail de ce collectif qui assurera au propriétaire en titre du capital un profit qui se réglera sur l'investissement de départ à travers un pourcentage...

       Pour sa part, bien sûr, le collectif rassemble des individus dont le salaire vient se mouler en général sur les limites physiques et intellectuelles les plus étroites de leurs personnes, tandis que, deci, delà, apparaît un chef d'équipe doté d'un salaire sans doute supérieur, mais toujours limité à la rémunération, au prix du marché, de l'usage de sa seule personne physique, intellectuelle... et morale, cette fois, puisqu'il y a dans la fonction d'encadrement à faire valoir les "droits" du capital... 

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02 mai 2008

5 - Travail, profit et rente

    En face des membres du collectif de travail ramenés en permanence à eux-mêmes avec un peu moins de jeunesse et un peu plus de fatigue, le capital pourra, lui, s'accroître de rotation en rotation sans qu'en rien le capitaliste ait eu à mettre directement la main à l'ouvrage, et sans qu'en tout cas le résultat ait le moindre besoin de prendre sa proportion sur quelque effort personnel que ce soit de la part du maître.

Travail aux champs (XVIIIème siècle)

Travail_aux_champs

   Maintenant, pour atteindre le troisième grand rôle dans l'économie politique selon Adam Smith, prenons un type particulier de capitaliste : le fermier et ses ouvriers agricoles, et voyons quel rôle le célèbre Ecossais donne au propriétaire de la terre sur laquelle va s'effectuer la production agricole : "Dès que la terre d'un pays est entièrement devenue propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, adorent récolter ce qu'ils n'ont jamais semé, et exigent une rente même pour les produits naturels de cette terre. Il s'établit, même pour le travailleur, un supplément de prix sur le bois des forêts, l'herbe des champs et tous les fruits naturels de la terre qui, lorsqu'elle était en commun, ne coûtaient à celui-ci que la peine de les ramasser."

       Il s'agit de ce qui s'appelle : la rente. Or il convient de rapprocher ce passage d'un autre du même Adam Smith : "Dans l'état initial qui précède l'appropriation de la  terre et l'accumulation du capital, la totalité du produit du travail appartient au travailleur. Il n'a ni propriétaire ni maître avec qui partager. Si cet état s'était prolongé, le salaire du travail aurait augmenté avec toutes les améliorations de ses puissances productives auxquelles la division du travail donne lieu. Toutes les choses seraient graduellement devenues meilleur marché."

       Tiens, tiens...

      

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18 mai 2008

6 - Exploitation et rémunération du travail

     Selon Adam Smith, le développement de l'appropriation privée du sol s'accompagne de l'apparition d'une rente, tandis que l'appropriation privée du capital débouche sur la formation d'un profit, les deux classes de propriétaires installant leur domination sur le travail en s'emparant d'une part de son produit...

      Il importe cependant de remarquer que la domination exercée par le propriétaire du sol sur l'ouvrier agricole n'est que seconde. Celui-ci dépend uniquement du fermier qui l'emploie, lequel remet, dans un second temps, le montant de la rente au personnage dont il loue la terre.

Adam Smith (1723 - 1790)

Adam_Smith

      Voici comment Adam Smith décrit les rapports qui s'établissent entre le fermier et ses ouvriers : "Dès que du capital s'est accumulé entre les mains de particuliers, quelques-uns l'emploient naturellement à mettre à l'ouvrage des gens industrieux auxquels ils fournissent matériaux et subsistance afin de réaliser un profit par la vente de leur ouvrage, c'est-à-dire grâce à ce que leur travail ajoute à la valeur des matériaux." Ce qui confirme bien que pour Adam Smith le profit prend sa source - sa seule source? - dans le travail de l'ouvrier...

       Mais comment le montant de la rémunération ouvrière est-il fixé? Réponse d'Adam Smith : "Il faut toujours qu'un homme vive de son travail, et son salaire doit être au moins suffisant pour lui permettre de subsister. Il doit même, dans la plupart des cas, être un peu plus que suffisant ; autrement le travailleur ne pourrait élever une famille, et la race de ces ouvriers ne pourrait pas se maintenir au-delà de la première génération."

       Ce qui vaut dans le cas où l'ouvrier consentirait à n'être - en tant que classe - qu'un appendice, qu'un instrument au service du mode capitaliste de production...

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30 août 2008

7 - Le minimum vital

     Comme le souligne Adam Smith, sauf à ne pas permettre à l'ouvrier d'assurer sa subsistance et celle de sa famille, et, ainsi, à l'empêcher de se perpétuer en tant que travailleur, sa rémunération ne doit pas descendre sous un certain seuil...

     Le minimum vital, quelle que soit la façon dont il se détermine, correspond précisément à la fonction sociale d'êtres humains qui accepteraient de se trouver réduits à n'être que des travailleurs, c'est-à-dire, en quelque sorte, des machines plus ou moins humanisées auxquelles, en économie politique capitaliste bien entendue, on aurait tort d'apporter plus de soins qu'elles n'en nécessitent pour continuer, d'une part, à produire de la bonne façon la richesse sociale, et, d'autre part, à se reproduire elles-mêmes (oh, merveille de la nature!) selon un rythme générationnel adéquat...

A. R. J. Turgot (1727-1781)

Turgot_par_Houdon

    En tout cas, c'est à cette dernière condition que réduira les travailleurs une "force des choses" apparemment irrésistible, comme le souligne Turgot, contemporain et "ami" d'Adam Smith : "En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance."

     Au-delà de cette condition minimale, comment la richesse individuelle s'exprime-t-elle? A quoi la reconnaît-on? Adam Smith nous l'indique : "Tout homme est riche ou pauvre dans la mesure où ses moyens lui permettent de jouir des nécessités, des commodités ou et des agréments de la vie humaine."

     Comment se les procure-t-il? En en payant le prix, c'est-à-dire en offrant en échange ce qui incorpore une quantité identique de travail... Du travail de sa propre personne?

     Oui, s'il est cet ouvrier dont l'héritage réside uniquement dans un corps et dans un esprit qui en font un travailleur et rien qu'un travailleur...

     Non, si comme Adam Smith en fait l'hypothèse, il s'agit de l'héritier d'une "fortune"...

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31 août 2008

8 - La situation d'héritier

Cordonnier (XVIIIème siècle)

S_bastien_Mercier_Cordonnier__1788

     Voici donc notre "héritier" en possession de "sa" fortune... Selon Adam Smith : "Le pouvoir que cette possession lui apporte immédiatement et directement est le pouvoir d'acquérir, le fait d'avoir dans une certaine mesure à sa disposition tout le travail ou tous les produits du travail qui sont  alors sur le marché."

     Peut-être la situation de l'héritier ne diffère-t-elle pas complètement de celle de l'ouvrier... "avoir à sa disposition tout le travail d'autrui"... S'agirait-il, par exemple, de recourir aux "services" d'un médecin qui, pendant quelques minutes, consacrera "toute" son attention à son patient?... "tous les produits du travail qui sont alors sur le marché"... Le pain? Le vin? Tel ou tel ustensile?... Tout cela peut très bien s'obtenir sans exiger la possession d'une fortune...

     Regardons-y de plus près. La formule utilisée par Adam Smith est bien plus "impériale et totalitaire" que nous ne le pensions de prime abord. Elle dit : La disposition de "tout" le travail d'autrui, ou sur "tous" les produits, et, de ce "tout", nous n'avons pas même commencé d'en faire le tour.

     Effectivement, en sa qualité d'acheteur, notre héritier dispose d'un choix que rien ne limite à l'intérieur de deux marchés très particuliers : celui du travail où viennent s'offrir les ouvriers, et celui des produits où il trouvera, par exemple, des matières premières et des outils de production... Il n'est bien évidemment pas question pour lui d'acheter "tout" ce qui se présente sur ces deux marchés, ni sur l'un ou l'autre des deux!... Mais l'éventail du choix forme lui-même une totalité qui est "offerte" à travers "toutes" les personnes et "tous" les produits qui viennent tenter l'aventure de l'offre et de la demande... Concurrence entre les travailleurs, vendeurs de leur force de travail ; concurrence entre les producteurs de matières premières et d'outils de production...

     Faisons un pas de plus. Après avoir acquis les matières premières et les outils de production adéquats, et une fois réalisé le choix des hommes (des femmes et, parfois même, des enfants) et après l'engagement pris de verser dans un délai déterminé les salaires fixés, notre héritier va pouvoir exercer "tout" son droit de commandement sur le travail à effectuer et obtenir un droit entier de propriété sur "tout" le produit issu d'une activité où chacun paraît recevoir l'exacte mesure de ce qui lui est dû, y compris au bénéfice d'une naissance plus ou moins heureuse... ou malheureuse...

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07 septembre 2008

9 - Monnaie et travail

A. R. J. Turgot (1727-1781)

Turgot_par_Houdon

   S'il est lui-même fils d'ouvrier, l'ouvrier n'aura rien reçu, au-delà d'une stricte préparation à sa condition de travailleur, des fruits du travail salarié de son père, pour autant toutefois que le montant du salaire paraît devoir - selon Turgot [cf. ci-dessous n°7] et quelques autres - ne rien permettre que la subsistance et le maintien intergénérationnel de la classe ouvrière.

   L'héritier, lui, se voit doté, du jour au lendemain, des fruits - ou de la part qui lui en revient comme, éventuellement, à ses frères et soeurs - du non-travail de son père entrepreneur, non-travail puisque celui-ci a été rémunéré en moyenne, selon Adam Smith [ci-dessous n°3], au prorata du capital qu'il mettait en oeuvre...

   Ainsi le rapport de classe entre travail et capital s'établit-il immédiatement comme suit : le jeune ouvrier ne va pouvoir offrir que son travail à quelqu'un qui dispose - dans un monde où, selon Adam Smith, tout ne s'obtient que par du travail - d'un instrument d'échange très particulier avec lequel il peut acheter l'usage de la force de travail : la monnaie, c'est-à-dire autre chose que... du travail. Comment cette apparente incongruité s'explique-t-elle?

   Laissons Adam Smith nous le dire : "Mais quoique le travail soit la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises, ce n'est pas ce par quoi l'on estime communément leur valeur."

   Peut-être même le travail est-il, en tant que mesure, contraint de faire tête basse devant ce qui sert "communément" à lui clouer le bec sur la question fondamentale pour la vie quotidienne en société capitaliste : celle de l'évaluation de la valeur des marchandises, c'est-à-dire de la présence en chacune d'elle d'une quantité déterminée de travail...

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11 septembre 2008

10 - Mesure de la valeur et travail

   Après avoir affirmé que "le travail est la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises", Adam Smith ne pouvait qu'en faire comme nous la constatation : "[...] on estime plus fréquemment la valeur échangeable de chaque marchandise par la quantité de monnaie que par la quantité de travail ou de toute autre marchandise que l'on peut avoir en l'échangeant."

Karl Marx (1818-1883)

Karl_Marx

   Autant, toutefois, le souligner dès à présent : diaboliser l'argent, en le dénommant "fric", n'a rien à voir, ni de près ni de loin, avec une véritable analyse du processus d'exploitation en mode capitaliste de production. Si l'argent intervient dans la sphère de l'échange, le travail, lui, est exploité dans la sphère de la production... C'est tout autre chose, et il aura fallu l'exceptionnelle acuité visuelle de Karl Marx pour séparer la marionnette des ficelles qui la manipulent...

   Ce qu'on ne saurait, évidemment, lui pardonner.

   Mais Adam Smith avait lui-même rattaché la question de la mesure de la valeur à la sphère de la production, et plus particulièrement au ressenti de l'être humain travaillant. Répétons-le avec lui : "On peut dire que des quantités égales de travail, en tout temps et en tout lieu, sont de valeur égale pour le travailleur."

   Ainsi, quelle que soit la rémunération du travail, quel que soit le salaire de l'ouvrier, quel que soit le prix d'achat de sa force de travail, et quelle que soit, en conséquence, la quantité des denrées qu'il pourra acquérir en retour, pour Adam Smith  : "En fait, ce prix peut quelquefois acquérir une plus grande quantité et quelquefois une plus petite ; mais c'est leur valeur qui varie, non celle du travail qui les acquiert."

   Et Adam Smith persiste et signe : "Par conséquent, le travail, ne variant jamais dans sa propre valeur, est l'unique étalon fondamental et réel avec lequel on peut en tout temps et en tout lieu estimer et comparer la valeur de toutes les marchandises. C'est leur prix réel ; la monnaie n'est que leur prix nominal."

   Le prix réel renvoie donc à la "subjectivité" des travailleurs (à leur conscience de classe?) ; le prix nominal renvoyant, lui, à "l'objectivité" de la loi de l'offre et de la demande... Mais, puisque nous sommes en mode capitaliste de production, qui des deux l'emportera?...

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21 septembre 2008

11 - Production et consommation

Adam_Smith__1723_1790_

Adam Smith (1723-1790)   

   À quoi tient la "réalité" du prix "réel"? Pourquoi le travail qui, selon Adam Smith, est la mesure de la valeur de toutes les marchandises, est-il le garant de la "réalité" de cette valeur? Tout simplement parce que, subjectivement - c'est-à-dire dans l'intimité de sa pauvre petite personne -, le travailleur s'est fatigué et a souffert, tandis que sous ses mains s'élaborait la future marchandise qui se présente ensuite devant l'acheteur avec, sous son prix nominal, un mystérieux, mais essentiel, prix réel.

   Citons Adam Smith : "Le prix réel de toute chose, ce que toute chose coûte réellement à l'homme qui veut l'obtenir, c'est la peine et le mal qu'il a pour l'obtenir."

   Dans un troublant effet de miroir, voici, alors, ce qu'il en est de la position du propriétaire d'une marchandise : "Ce que toute chose vaut réellement pour l'homme qui l'a acquise et qui veut la céder ou l'échanger contre quelque chose d'autre, c'est la peine et le mal que cette chose peut lui épargner et qu'il peut imposer à d'autres personnes."

   Le mystère du prix réel, c'est donc qu'il mesure une fatigue, une souffrance, un désarroi, un désespoir, voire quelques gouttes de sang, une mutilation, un accident mortel... Ce qui n'empêche nullement la marchandise d'apparaître comme une "star" dans la vitrine... En effet, ainsi que le souligne Adam Smith : "[...] comme c'est le prix nominal ou monétaire des biens qui détermine finalement la prudence ou la hardiesse de toutes les acquisitions et de toutes les ventes et par là qui règle presque toutes les affaires de la vie courante dans lesquelles il est question de prix, nous ne pouvons pas nous étonner qu'on s'en soit tellement plus occupé que du prix réel."

   D'où l'on peut conclure également qu'en mode capitaliste de production, c'est bien parce que le producteur est esclave que le consommateur (le même, parfois) peut se prendre pour un roi...

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28 septembre 2008

12 - Le travail et sa rémunération

   Pour Adam Smith, la peine identique qui accompagne un même travail appliqué à des situations différentes fait, du travail en général, un instrument de mesure fiable de la valeur des marchandises produites. Mais quel rapport le travail, étalon du prix réel, entretient-il avec la monnaie qui est, elle, l'instrument de mesure privilégié par les acheteurs et les vendeurs qui s'affrontent sur un marché où règnent la loi de l'offre et de la demande, et donc les prix nominaux?

   La réponse d'Adam Smith marque un entêtement décidément indépassable : "Le travail a été le premier prix, la monnaie d'achat originelle avec laquelle on a payé toute chose. Ce n'est pas avec de l'or ou avec de l'argent mais avec du travail que toutes les richesses du monde ont, à l'origine, été acquises ; leur valeur pour ceux qui les possèdent et qui veulent les échanger contre de nouvelles productions est précisément égale à la quantité de travail qu'elles peuvent leur permettre d'acquérir ou dont elles peuvent disposer."

   On remarquera que nous sommes repassés ici du côté des employeurs, c'est-à-dire de ceux qui achètent et commandent la force de travail d'autrui en échange du versement d'un salaire représenté par une certaine quantité de... monnaie (prix nominal). Adam Smith poursuit, comme indiqué précédemment : "En fait, ce prix peut quelquefois acquérir une plus grande quantité et quelquefois une plus petite ; mais c'est leur valeur qui varie, non celle du travail qui les acquiert."

   Par conséquent, si toute peine mérite salaire, la peine accompagnant telle activité laborieuse et exigeant, en retour, la quantité de subsistances (le prix réel) qui permettra à l'ouvrier de se représenter approximativement dans son état premier le jour suivant, correspond à un prix nominal susceptible de variations...

   Voilà pourquoi, ajoute Adam Smith, "[dans un sens vulgaire] on peut dire que le travail, comme les marchandises, a un prix réel et un prix nominal. On peut dire que son prix réel réside dans la quantité de ce qui est nécessaire et commode pour la vie contre lequel on l'échange, et son prix nominal, dans la quantité de monnaie. Le travailleur est riche ou pauvre, bien ou mal rémunéré, en proportion du prix réel et non en proportion du prix nominal de son travail."

   En d'autres termes, une hausse du prix nominal (du salaire comme il figure sur une fiche de paie) peut tout aussi bien correspondre à une baisse du prix réel de la force de travail (c'est-à-dire de la quantité de subsistances qu'il permet d'acquérir), la distorsion entre les deux prix provenant d'une baisse de la valeur de la monnaie dans laquelle le salaire est compté, ou de cette autre cause que nous évoquerons plus tard : la hausse de la productivité du travail qui fournit les subsistances nécessaires à l'ouvrier et à sa famille (permettant ainsi leur obtention à un coût moindre)...

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11 octobre 2008

13 - La barrière du minimum vital

   Pour finir, l'empire qu'Adam Smith accorde au travail, en tant que mesure de la valeur des marchandises, ne semble plus pouvoir connaître de limites en temps et en espace, sitôt, tout au moins, qu'il est question d'une économie de marché : "Il paraît donc évident que le travail est la seule mesure universelle aussi bien que la seule mesure exacte de la valeur ou le seul étalon avec lequel nous pouvons comparer les valeurs de différentes marchandises en tout temps et en tout lieu."

   Ainsi s'établirait le prix réel de chaque marchandise... dans une société qui, parce qu'elle est marchande, n'a besoin d'aucune autre mesure que celle que lui procure le prix en monnaie, c'est-à-dire ce prix nominal  qui condamne au silence le travail, la souffrance au travail, la rémunération réelle du travail, etc...

   Or, comme Adam Smith le souligne : "[...] il peut être quelquefois utile de comparer les différentes valeurs réelles d'une marchandise donnée en des temps et en des lieux différents, ou les différents degrés de pouvoir sur le travail d'autres personnes qu'elle a pu, en différentes occasions, donner à ceux qui la possédaient. Nous devons dans ce cas comparer non pas tant les différentes quantités d'argent contre lesquelles on l'a communément vendue, que les différentes quantités de travail que ces différentes quantités d'argent auraient pu acquérir. Mais on ne peut presque jamais connaître avec quelque degré d'exactitude les prix courants du travail en des temps et des lieux éloignés." Les prix courants, ou encore les différents prix nominaux appliqués à l'achat de la force de travail... d'où tirer ensuite une sorte de moyenne locale...

   Comment faire? En revenant vers la base même de l'exploitation du travail : le minimum vital, avec sa condition essentielle... l'aliment principal du travailleur, ces grains dont, dans des époques lointaines déjà, le prix monétaire (nominal) apparaissait plus directement - parce que sur un marché bien plus vaste - que ne le faisaient des salaires négociés dans un rapport de personne à personne et dans la diversité d'espaces économiques très différenciés. Ainsi Adam Smith constate-t-il qu'en fait de prix courants (monétaires), "on connaît mieux en général ceux des grains bien qu'ils n'aient été enregistrés par règlement qu'en peu d'endroits, et les historiens et autres écrivains les ont plus fréquemment relevés. Aussi devons-nous le plus souvent nous en contenter, non pas qu'ils soient toujours exactement dans la même proportion que les prix courants du travail, mais parce qu'ils sont la meilleure approximation que nous puissions communément avoir de cette proportion."

   Mais par quel mystérieux processus aboutit-on à ce minimum vital, centré sur le pain quotidien, qui deviendra ensuite la mesure "normale" du salaire ouvrier?...

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25 octobre 2008

14 - L'appropriation privée des moyens de production

   Adam Smith nous l'a déjà dit : "Dans l'état initial qui précède l'appropriation de la terre et l'accumulation du capital, la totalité du produit du travail appartient au travailleur." À ce moment, il ne peut donc être question ni de "salaire", ni de "minimum vital". La rémunération du travail dépend de la force productive de ce même travail, des qualités qui caractérisent celui-ci, et de l'efficacité des moyens qu'il met en oeuvre. S'agissant des "débuts" de l'humanité, ce n'est peut-être pas beaucoup...

   Adam Smith poursuit : "Mais cet état initial, dans lequel le travailleur jouissait de la totalité du produit de son travail, ne pouvait pas durer au-delà de l'appropriation de la terre et de l'accumulation du capital." Pour autant que la terre et les capitaux sont des moyens de production, les voici qui échappent à l'ouvrier pour aller s'enclore dans une appropriation privée d'où ils ne reviendront vers la production qu'au prix d'une sorte de chantage exercé sur l'ouvrier : "Travaille pour moi ; mets-toi à mon service, aux conditions qui seront les miennes ; ou meurs de faim, toi et les tiens!..."

   Sur cette voie, Adam Smith nous montre tout d'abord le sort réservé à ce que la nature offre comme base à la production agricole, et donc aux moyens de subsistance : "Dès que la terre devient propriété privée, le propriétaire exige une part de presque tous les produits que le travailleur peut y cultiver ou y recueillir. Sa rente constitue la première déduction sur le produit du travail de la terre."

   Comme on le voit, le rapport de force qui servira à fixer à son minimum la rémunération du travailleur s'établit aussitôt sur le fondement des moyens élémentaires d'assurer sa survie et celle de sa famille. Par conséquent, après que soit passé le mouvement d'appropriation privée de ce moyen de production essentiel qu'est la terre agricole, comme Adam Smith le constate : "Il arrive rarement que celui qui cultive la terre ait les moyens de subsister jusqu'à ce qu'il récolte la moisson. Sa subsistance lui est généralement avancée sur le capital d'un maître, le fermier qui l'emploie et qui n'aurait aucun intérêt à l'employer s'il ne devait pas avoir sa part du produit de son travail ou si son capital ne devait pas lui être remplacé avec un profit."

   Prenons garde au fait qu'il y a désormais en face de l'ouvrier agricole deux personnages différents : le propriétaire du sol (titulaire de la rente) et le fermier, entrepreneur agricole (qui reçoit le profit). Ainsi, comme l'indique Adam Smith : "Ce profit constitue une seconde déduction sur le produit du travail de la terre."

   Le schéma général du mode capitaliste de production est désormais établi : "Dans tous les arts et toutes les fabrications, la plupart des ouvriers ont besoin d'un maître qui leur avance les matériaux de leur ouvrage, leur salaire et leur subsistance jusqu'à ce que cet ouvrage soit achevé. Ce maître a sa part du produit de leur travail, c'est-à-dire la valeur que celui-ci ajoute aux matériaux auxquels il s'applique. C'est cette part qui représente son profit."

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26 octobre 2008

15 - La lutte des classes

   Si le profit est bien cette part du produit du travail ouvrier (ou de la valeur ajoutée à la matière par ce même travail) que le maître s'attribue, d'où vient qu'elle laisse seulement, du côté de l'ouvrier, ce qui n'est, pour celui-ci, que le minimum vital?

   Revenons à la situation initiale : l'ouvrier entre en relation avec celui qui sera peut-être son prochain maître. Adam Smith écrit : "Ce qu'est le salaire ordinaire du travail dépend partout du contrat habituellement passé entre ces deux parties, dont les intérêts ne sont pas du tout les mêmes." Et puis, sans transition, l'auteur passe à cette formule toute différente en ce qu'elle quitte le cadre des rapports individuels pour en venir au rapport des classes : "Les ouvriers désirent obtenir le plus possible, les maîtres donner le moins possible. Les premiers sont disposés à se coaliser afin d'augmenter le salaire du travail, les seconds afin de le diminuer."

   Combat tout à fait inégal s'il s'agit de mesurer les forces respectives de chacun des deux camps par la quantité des personnes qui s'y rassemblent. Face aux ouvriers en lutte, les maîtres ne seraient que fétus de paille... Et pourtant, la force du nombre ne tarde pas à venir se briser sur la barrière du minimum vital dont on voit assez facilement le rôle stratégique qu'elle joue dans la pensée patronale puisque, comme le souligne Adam Smith : "Dans tous les conflits de ce genre, les maîtres peuvent tenir beaucoup plus longtemps. Un propriétaire, un fermier, un maître fabricant ou un marchand, alors même qu'il n'emploierait pas un seul ouvrier, pourrait généralement vivre un an ou deux avec les capitaux qu'il a déjà acquis. Beaucoup d'ouvriers ne pourraient pas subsister une semaine, un petit  nombre pourrait subsister un mois et presque aucun ne pourrait subsister une année sans emploi."

   Le fond de l'affaire est donc effectivement une lutte à mort (de faim), quoi qu'on en pense...

   Mais le nombre reste le nombre... avec cette force irrésistible dont il lui arrive souvent de laisser paraître quelques lueurs puisque, comme le remarque Adam Smith : "Il est rare, a-t-on dit, que l'on entende parler des coalitions de maîtres bien que l'on entende fréquemment parler de celles des ouvriers." Et d'ajouter aussitôt : "Mais quiconque imagine, pour cette raison, que les maîtres se coalisent rarement est aussi ignorant du monde que du sujet."

   Il peut être question, pour ceux-ci, de maintenir le statu quo : "Les maîtres sont toujours et partout dans une sorte de coalition tacite, mais constante et uniforme, pour ne pas augmenter le salaire du travail au-dessus du taux existant." 

   Il peut aussi s'agir d'une attitude délibérément offensive : "Les maîtres forment parfois aussi des coalitions particulières pour faire baisser le salaire du travail au-dessous de ce taux. Celles-ci sont toujours conduites dans le plus grand silence et le plus grand secret, jusqu'au moment de l'exécution et, quand les ouvriers leur cèdent sans résistance, comme ils font quelquefois, bien qu'ils en pâtissent durement, les autres n'en entendent jamais parler."

  Mais la lutte à mort ne se livre pas toujours à mi-voix...

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27 octobre 2008

16 - Aux marges de l'affrontement de classe

   Face aux manoeuvres patronales tendant à diminuer les salaires, et après d'éventuels reculs ouvriers, Adam Smith voit se manifester le mouvement inverse : "Cependant, à de telles coalitions s'oppose fréquemment  une coalition défensive des ouvriers qui, quelquefois aussi, sans aucune provocation de ce genre, se coalisent de leur propre mouvement pour augmenter le prix de leur travail."

   À la discrétion des menées patronales qui se doivent de ne pas susciter inutilement la colère de la "poule aux oeufs d'or", répondent la vivacité et puis, bientôt, le bruit et la fureur des ouvriers, puisque, comme le constate Adam Smith : "Pour en venir à une décision rapide, ils ont toujours recours aux clameurs les plus bruyantes, et quelquefois à la violence et aux outrages les plus révoltants." C'est qu'à cet instant, il s'agit tout bonnement pour certains de sauver leur peau et le pain de leurs proches : "Ils sont aux abois et agissent avec la déraison et les excès d'hommes poussés à bout, qui n'ont d'autre alternative que de mourir de faim ou d'obtenir par la terreur que leurs maîtres satisfassent sans délai leurs revendications."

   Adam Smith montre alors quel appareil se dresse devant eux : "En ces circonstances les maîtres font, de leur côté, tout autant de bruit, et ne cessent jamais de réclamer à grands cris l'aide du magistrat civil et l'application des lois si sévères contre les coalitions de domestiques, de travailleurs et de journaliers." L'intervention des trois dimensions de l'organisation étatique : le législatif, le judiciaire et l'exécutif qui, pour l'heure, agissent à l'unisson, ne laisse guère de chances à la révolte si celle-ci ne s'est pas donné les moyens de briser ce même pouvoir d'État : "Les ouvriers tirent par conséquent très rarement le moindre avantage de la violence de ces coalitions tumultueuses qui, tant par l'intervention du magistrat civil que par la plus grande persévérance des maîtres et la nécessité où se trouvent la plupart des ouvriers de se soumettre pour avoir leur subsistance du moment, n'aboutissent généralement à rien, si ce n'est au châtiment ou à la perte des meneurs."

   Et cependant, il y a un minimum sous lequel il est impossible de ramener la rémunération de la "poule aux oeufs d'or". Nous l'avons déjà indiqué, et Adam Smith nous le répète : "Il faut toujours qu'un homme vive de son travail, et son salaire doit être au moins suffisant pour lui permettre de subsister. Il doit même, dans la plupart des cas, être un peu plus que suffisant ; autrement le travailleur ne pourrait élever une famille, et la race de ces ouvriers ne pourrait pas se maintenir au-delà de la première génération."

   Qui veut les "oeufs d'or" doit vouloir la poule et tout de même... quelques poussins...

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28 octobre 2008

17 - La "poule aux oeufs d'or" et son quota de poussins

   Ni trop ni trop peu de poussins... voilà le langage qu'il convient de tenir, en système capitaliste, à la "poule aux oeufs d'or", c'est-à-dire au travailleur soumis à l'exploitation...

   Or, à en croire Adam Smith, la nature livrée à elle-même peut produire l'équilibre nécessaire, puisque, par delà son action sur les espèces animales, elle régente à merveille les "rangs inférieurs" par le biais de ce que nous commençons à bien connaître : le minimum vital. Adam Smith nous le dit tout net : "Toutes les espèces d'animaux se multiplient naturellement en proportion de leurs moyens de subsistance et aucune espèce ne peut jamais se multiplier au-delà. Mais dans la société civilisée, c'est seulement dans les rangs inférieurs que l'insuffisance des moyens de subsistance peut imposer des limites à la propagation de l'espèce humaine. Or cela ne peut se faire que par l'élimination d'une grande  partie des enfants nés de leur mariage fécond."

   Dans un système où la nature se trouve accaparée par certains au titre de l'appropriation privée de la terre, l'accession aux moyens de subsistance ne dépend plus seulement de la pluie et du beau temps. Il s'agit de disposer d'une certaine quantité de monnaie, qui ne pourra provenir, pour les "rangs inférieurs", que du travail salarié...

   Si la monnaie n'est pas vraiment au rendez-vous, c'est la misère... Or, comme Adam Smith le constate : "[...] si la misère n'empêche pas d'engendrer des enfants, elle est une très grande gêne quand il s'agit de les élever. La plante fragile est produite, mais dans un sol si froid et sous un climat si rigoureux qu'elle dépérit bientôt et meurt." Relayée par la monnaie, la nature fait très bien les choses, c'est-à-dire avec suffisamment de doigté : "Dans certains endroits, la moitié des enfants meurent avant quatre ans, dans beaucoup d'autres avant sept ans et presque partout avant neuf ou dix ans. Cependant, en tous lieux, cette grande mortalité affecte principalement les enfants des petites gens  qui n'ont pas les moyens de les soigner avec autant d'attention que ceux d'une condition plus élevée."

   Comme de juste, une hausse des salaires déplacera les bornes de la propagation ouvrière en sens inverse : "Une rémunération généreuse du travail, en leur permettant de mieux subvenir aux besoins de leurs enfants et par conséquent d'en élever un plus grand nombre, tend naturellement à élargir et à étendre ces limites. De plus, il est bon de remarquer qu'elle produit nécessairement cet effet dans une proportion aussi proche que possible de celle que détermine la demande de travail."

   Sans doute est-ce là l'effet de la célèbre "main invisible" (la mort par inanition?) qui permet au mode capitaliste de production - selon les "libéraux" - de retrouver régulièrement sa position d'équilibre... Adam Smith, quant à lui, n'y va pas par quatre chemins : "Ainsi, de même que la demande détermine la production de toute marchandise, la demande d'hommes règle nécessairement la production d'hommes, l'accélère quand elle va trop lentement, et l'arrête quand elle va trop vite."

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29 octobre 2008

18 - Rentabilités comparées du travail libre et de l'esclavage

   Adam Smith (1723-1790) est le contemporain de l'âge d'or de la traite des Noirs et de l'esclavage nord-américain. Ce qui ne l'a pas empêché d'affirmer que, sur le strict plan de l'économie de marché, le travail salarié est nettement plus rentable que l'esclavage.

   La raison essentielle de cette suprématie tient à ce que la liberté du travailleur condamne celui-ci à devoir assumer la responsabilité de sa famille et de lui-même dans les limites de la rémunération qu'il reçoit. De cette charge, l'esclave est indemne. Citons Adam Smith : "Un esclave, a-t-on dit, s'use aux dépens de son maître, mais un serviteur libre s'use à ses propres dépens."

   Mais, pensera-t-on aussi, c'est pourtant le patron qui - à travers le salaire qu'il verse - nourrit, vêt et loge toute la famille du serviteur libre, de sorte que, comme Adam Smith nous le dit sans adoucir son vocabulaire : "Cependant, l'usure du second se fait en réalité autant aux dépens de son maître que celle du premier." Or, poursuit-il, "bien que l'usure d'un serviteur libre se fasse aux dépens de son maître, elle lui coûte généralement beaucoup moins que celle d'un esclave." Et pourquoi donc? Mais parce que "[les] fonds destinés à remédier à l'usure de l'esclave ou à la réparer, si je puis m'exprimer ainsi, sont ordinairement administrés par un maître négligent ou un intendant insouciant. Ceux qui sont destinés à assurer les mêmes fonctions en ce qui concerne l'homme libre sont administrés par l'homme libre lui-même."

   Pour anticiper, on pourrait dire que l'économie réalisée ici par le maître se traduit, de nos jours, pour le travailleur salarié, par la délicieuse angoisse qui caractérise le syndrome des fins de mois difficiles - difficiles intrinsèquement, et plus difficiles encore quand s'y ajoutent quelques impacts du crédit à la consommation.

   Ainsi Adam Smith pouvait-il, d'avance, offrir une forte dose de baume au coeur pour les futurs nostalgiques de l'esclavage : "Il ressort donc de l'expérience de toutes les époques et de toutes les nations, je crois, que le travail d'hommes libres revient en fin de compte moins cher que le travail d'esclaves." Y compris dans des conditions de rémunération "extrême" des hommes libres : "Cela se vérifie même à Boston, New York et Philadelphie, où le salaire du simple travail est extrêmement élevé."

   S'agirait-il, alors, pour l'homme libre, d'échapper au minimum vital, avec la bénédiction du système capitaliste?...

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30 octobre 2008

19 - La rémunération comme moteur d'appoint de l'exploitation

  La liberté, qui distingue le travailleur salarié de l'esclave, l'oblige à tenir lui-même la bride serrée à ses dépenses. Mais elle peut aussi le pousser à accroître la durée et l'intensité de ses efforts pour obtenir une rémunération supérieure (au moyen d'heures supplémentaires, par exemple), et améliorer ainsi son ordinaire.

   Non seulement il produira davantage (additionnant exploitation choisie et exploitation subie), mais il ajoutera, à sa force de travail telle que le minimum vital l'entretient, un surplus de force provenant de sa volonté de se surpasser et d'une consommation améliorée grâce à un supplément de salaire dont on constate bientôt qu'il ne l'aura conquis qu'au détriment de sa santé...

   Voici comment Adam Smith résume la première partie de ce processus : "Une subsistance abondante augmente la force physique du travailleur ; le doux espoir d'améliorer sa situation et de finir peut-être ses jours dans l'aisance et l'abondance l'encourage à employer cette force autant qu'il le peut. Par conséquent, là où le salaire est élevé, les ouvriers sont toujours plus actifs, plus assidus, plus prompts que là où il est bas [...]."

   Et voilà qui montre les limites de l'émulation ou de l'auto-suggestion : "Les ouvriers, au contraire, quand ils sont généreusement payés à la pièce, ont vraiment tendance à se surcharger de travail et à ruiner leur santé et leur constitution en quelques d'années. On estime qu'à Londres et en quelques autres lieux un charpentier ne peut pas conserver sa pleine vigueur plus de huit ans. Il se produit à peu près la même chose dans beaucoup d'autres activités où les ouvriers sont payés à la pièce, comme ils le sont généralement dans les manufactures, et même dans les travaux des champs, chaque fois que le salaire dépasse le taux ordinaire."

   Comme on le sait, aujourd'hui encore, aujourd'hui surtout, l'espérance de vie d'un ouvrier ou d'un salarié agricole, dans les pays occidentaux, n'a rien à voir avec celle des autres salariés..., ce qui n'empêche pas ces derniers de bénéficier de leur propre lot d'angoisses et de problèmes de santé. Pour sa part, Adam Smith avance cette constatation : "Les artisans de toute catégorie, ou presque, sont sujets à des infirmités particulières, causées par l'excès de soin qu'ils portent à leur ouvrage."

   Il faut donc trouver le juste équilibre, et éviter d'user prématurément la "poule aux oeufs d'or". Qui veut aller loin ménage sa monture, ainsi que nous le rappelle Adam Smith : "Je crois que, dans quelque métier que ce soit, on s'apercevra que l'homme qui effectue son ouvrage avec assez de modération pour s'y tenir constamment, non seulement conserve le plus longtemps sa santé mais exécute au cours de l'année la plus grande quantité d'ouvrage."

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01 novembre 2008

20 - La propriété et la mort

   Est travailleur "libre", l'individu qui a été "libéré" des moyens de production qui lui sont pourtant nécessaires pour assurer sa survie et celle de sa famille. Fondamentalement, le travailleur libre est, d'abord et avant tout - et non pas accidentellement, mais par essence - un chômeur. Car, quoi qu'il en soit, en l'absence d'un droit au travail, la société capitaliste ne lui a rien promis d'autre... que le travail sur fond de chômage.

   En effet, la terre "nourricière" et le capital (où se tient le prix des subsistances dont la famille prolétarienne a un impérieux besoin) sont devenus propriété "privée" d'autrui, tout simplement parce que le prolétariat lui-même en est "privé".

   Cette privation, qui s'étend sur la planète entière, est la marque même de la division de l'humanité en deux camps principaux qui s'activent autour de la question de savoir où la mort opérera le plus de ravages. À l'échelle du monde, comme tout un chacun peut le constater à longueur de vie, cette division se traduit par l'existence simultanée de milliardaires en dollars ou en toute autre monnaie (leur part d'un gâteau qui est le fruit de l'histoire entière de l'humanité qui nous a précédés...) et de millions d'enfants qui n'en finissent pas de mourir de faim, en Afrique surtout.

   Pour récupérer (là où c'est encore possible) les moyens de survivre ne serait-ce que quelques jours ou quelques semaines de plus, le travailleur "libre" doit soumettre sa personne (celle de son conjoint ou même celle de ses enfants) à une activité qui, selon Adam Smith, fournira au propriétaire du sol une rente, et au propriétaire du capital (outils, matières premières et moyens de subsistance) un profit. Ce que reflète, selon lui, toute marchandise dont celle qui est primordiale : "Dans le prix des grains par exemple, une partie paie la rente du propriétaire, une autre paie le salaire ou l'entretien des travailleurs et du bétail de labour et de charroi employés pour les produire, et la troisième paie le profit du fermier."

   Or, pour Adam Smith (qui indique d'où chacune d'elles tire son origine économique), même après cette division en trois classes (dont deux de propriétaires), la source et le critère de la valeur de toute marchandise demeurent inchangés : "Le travail mesure la valeur non seulement de la partie du prix qui se résout en travail, mais de celle qui se résout en rente, et de celle qui se résout en profit."

   Ainsi donc, dès 1776, il était établi qu'au coeur du mode capitaliste de production, la valeur de la marchandise - et donc, la valeur même de la vie humaine - se rattachait dans sa totalité à... l'exploitation du travail. Ce qui est une autre façon de dire que l'appropriation privée des moyens de production par certains condamne le reste de l'humanité à une mort prématurée... de faim, à l'extérieur du système ; de maladie professionnelle (excès de fatigue, intoxications physiques ou psychiques, dont le stress et autres manifestations du désespoir, etc.), à l'intérieur...

   Et nous en sommes toujours là.

   Mais, avant que le capital n'assure le triomphe politique de la bourgeoisie, il y a eu le règne de la propriété féodale, puis, comme une survivance de celle-ci, sous une forme très modifiée qui ressemble à une amplification : la monarchie de droit divin.

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