10 janvier 2009
38 - Grandeur et décadence de la physiocratie
Sur la question du travail (qui, comme nous l'avons vu, n'est pas, selon Quesnay, producteur par lui-même de richesses nouvelles et ne peut toujours que rembourser les frais qu'il occasionne) et de sa rémunération, le bon docteur est tout à fait à l'unisson avec Turgot : "C'est d'ailleurs un grand inconvénient que d'accoutumer le même peuple à acheter le blé à trop bas prix ; il en devient moins laborieux, il se nourrit de pain à peu de frais, et devient paresseux et arrogant ; les laboureurs trouvent difficilement des ouvriers et des domestiques ; aussi sont-ils fort mal servis dans les années abondantes. Il est important que le petit peuple gagne davantage, et qu'il soit pressé par le besoin de gagner."
Ici, plus de poule aux oeufs d'or (le travail étant stérile), mais il faut tout de même "entretenir" - au minimum là aussi - le personnel d'"entretien" d'un monde dans lequel, à travers la nature qu'il anime, Dieu seul est créateur de richesses.
Ce qui ne condamne personne à la misère. Dans l'économie selon Quesnay, le manouvrier, s'il ne crée rien par son travail, n'est pas non plus en concurrence avec qui que ce soit : ni avec ceux qui sont manouvriers comme lui, ni avec ceux qui lui fournissent du travail. Par son travail, il lui faut rendre ce qu'il coûte à la société (les avances que lui fait son patron). Or, ce qu'il coûte correspond à ce qui lui est nécessaire, à ce qui peut même lui assurer un peu de bien-être jusqu'au point - mais surtout pas au-delà - où ce bien-être risquerait de se retourner contre lui en le transformant en paresseux...
Surtout, par-delà l'équilibre qui fait du salaire la juste mesure, il faut se garder de pousser, par la fiscalité ou les corvées, ces travailleurs aux approches du désespoir. De même qu'il ne faut jamais perdre de vue qu'un léger superflu ne s'accompagnera pas nécessairement d'une tendance à la fainéantise. Cela peut encourager au travail et "faire marcher le commerce". Comme l'écrit Quesnay : "Tout ce qu'un homme dépense de ses gains ou de ses revenus, profite à d'autres hommes, et retourne à la source qui l'a produit, et qui le renouvelle."
Ainsi, dans ce monde, idyllique par définition, pour que tout aille de la meilleure façon possible, pour que la boucle soit bouclée, il faut respecter un juste équilibre. Selon François Quesnay : "Il n'est donc pas indifférent pour l'État que le bas peuple vive dans l'aisance, ou que sa consommation soit réduite au nécessaire rigoureux : cette partie de la population est incomparablement plus nombreuse que celle des riches, et l'État perd à proportion qu'elle se retranche sur la consommation que leurs travaux devraient leur procurer, et que l'on supprime par des impositions mal entendues qui tarissent la source des revenus du souverain et de la nation."
Par conséquent, si la "classe des propriétaires" doit recevoir tout le produit net (d'où son enthousiasme soudain pour la physiocratie), elle doit payer, à elle seule, la totalité de l'impôt (d'où son dédain tout aussi soudain pour les physiocrates)...
Quelques années après avoir été tout aux yeux des possédants, Quesnay n'était déjà plus rien.
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