Michel J. Cuny et Françoise Petitdemange

Eléments d'analyse de l'économie et des finances mondiales

18 janvier 2009

44 - Le travail et ses prodiges

   Si,  justement,  nous laissons Adam Smith étendre sa réflexion à l'ensemble de la société, et à la part que celle-ci doit consacrer aux dépenses collectives, nous aboutissons à ceci : "Tous les impôts (et tout revenu fondé sur eux), tous les traitements, pensions et annuités de toutes espèces proviennent fondamentalement de l'une ou l'autre de ces trois sources premières du revenu et sont payés, soit directement, soit indirectement à partir des salaires du travail, des profits du capital ou de la rente foncière."

  Sur la base d'une valeur produite et mesurée par le travail?

   Ou pas?

   Et comment établir scientifiquement la validité de l'une ou de l'autre des options? N'oublions tout de même pas que, selon ce que nous en dit Adam Smith, cela revient à évaluer ce qui se trouve au fondement même de la société capitaliste, et ce qui en conditionne la totalité des revenus, c'est-à-dire la répartition, en son sein, de la totalité des richesses produites.

   Dans la réalité, il arrive fréquemment que ces distinctions ne soient pas aussi tranchées, et que tel ou tel individu puisse très facilement se tromper sur ce que nous appellerions son "appartenance de classe". Voici l'un des exemples donnés par Adam Smith : "Un gentleman qui cultive une partie de son propre domaine devrait gagner après avoir payé les dépenses de la culture, à la fois la rente du propriétaire foncier et le profit du fermier. Il est cependant susceptible de nommer profit tout son gain et ainsi  de confondre rente et profit, du moins dans le langage courant." En voilà un autre : "Le fabricant indépendant qui a assez de capital pour acquérir des matériaux et pour subsister jusqu'à ce qu'il puisse porter son ouvrage au marché devrait gagner à la fois le salaire d'un compagnon qui travaille sous la responsabilité d'un maître et le profit que fait ce maître en vendant l'ouvrage du compagnon. Cependant tous ses gains sont couramment appelés profit, et le salaire, dans ce cas aussi, se confond avec le profit."

   Mais c'est alors que resurgit la très épineuse question de la répartition des trois principales sources de revenus à l'intérieur du prix des produits élaborés en système capitaliste. Comme cela lui arrive parfois, Adam Smith pratique la fuite en avant, et déplace la solution sur un tout nouveau terrain : "Comme dans un pays civilisé il n'y a que peu de marchandises dont la valeur échangeable émane du travail seulement, rente et profit contribuant largement à la valeur de la presque totalité des marchandises, le produit annuel de ce travail est toujours suffisant pour acquérir ou avoir à sa disposition une quantité de travail bien plus grande que celle qui a été employée à élever ou à cultiver, à préparer et à apporter ce produit au marché."

   Cette fois, Adam Smith paraît admettre que le prix dépasse la stricte valeur correspondant à la quantité de travail dépensée lors de la production, de sorte qu'il y aurait une croissance permanente qui serait indépendante du travail fourni de telle ou telle façon...

   Résultat très surprenant puisque cela revient à affirmer que le travail s'accompagne d'une mystérieuse productivité supplé-mentaire (physiocratie reconvertie) qui explique sans l'expliquer l'apparition, dans le prix de vente, d'une rente et d'un profit venus de nulle part... Ce prodige d'un travail hyper-productif ne semblant pas correspondre à la réalité vécue, Adam Smith n'en démord toutefois pas, et avance une explication qui nous reconduit indirectement à l'oisiveté rémunérée des propriétaires de Quesnay, essentiellement occupés à éponger les effets du "pouvoir de la nature" : "Mais il n'y a pas de pays dans lequel on emploie la totalité du produit annuel à entretenir les personnes industrieuses. Les oisifs en consomment partout une grande partie ; et, selon les différentes proportions dans lesquelles le produit annuel se divise annuellement entre ces deux ordres de personnes, sa valeur ordinaire ou moyenne doit augmenter chaque année, diminuer  ou continuer à être la même d'une année à l'autre."

   Ainsi, ici encore, l'oisiveté ne ferait pas une ponction sur le travail d'autrui...

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17 janvier 2009

43 - Le noeud de l'affaire

   Revenons au problème,  qui se pose à Adam Smith, de définir la valeur de la marchandise dès qu'à la rémunération du travail et des matériaux, il faut ajouter le profit du propriétaire des capitaux engagés.

   Curieusement, sa position est très ambiguë, comme le fait apparaître avec toute la clarté nécessaire cette nouvelle évocation de ce qui se passe dès que la propriété privée des moyens de production s'est mise en place : "Dans cet état des choses, tout le produit du travail n'appartient pas toujours au travailleur. Il doit, dans la plupart des cas, le partager avec le propriétaire du capital qui l'emploie. La quantité de travail couramment employée pour acquérir ou pour produire une marchandise n'est pas non plus la seule circonstance qui puisse régler la quantité qu'elle devrait permettre couramment d'acquérir et d'avoir à sa disposition ou contre laquelle on devrait l'échanger. Une quantité supplémentaire doit être dégagée, de toute évidence, pour les profits du capital qui a avancé les salaires et fourni les matériaux pour ce travail."

   Il semble y avoir reprise, par l'entrepreneur, d'une part du travail effectué par ses ouvriers (exploitation), et, tout à la fois, Adam Smith n'hésite pas à dire que, désormais, l'échange ne s'opère plus à partir de la seule quantité de travail, mais en tenant compte de ce qu'il faut ajouter à cette quantité de travail au titre du profit. Serait-ce ainsi l'acheteur qui ferait les frais de l'exploitation? Adam Smith ne nous en dira pas plus...

   Or, comme nous le savons, le profit n'est pas seul à troubler la situation initiale. Adam Smith ajoute : "Dès l'instant que la terre d'un pays est devenue propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, adorent récolter ce qu'ils n'ont jamais semé et exigent une rente même pour les produits naturels de cette terre." Il tire aussitôt la conséquence de la présence de cette seconde incarnation de la propriété privée des moyens de production : "[...] dans le prix de la plus grande partie des marchandises, elle représente une troisième composante." Et nous replonge dans la perplexité en affirmant : "Le travail mesure la valeur non seulement de la partie du prix qui se résout en travail, mais de celle qui se résout en rente et de celle qui se résout en profit."

   Exploitation de l'ouvrier par l'un et par l'autre? Quoi qu'il en soit, si nous prenons une denrée essentielle, les grains, nous ne pouvons ignorer que, selon Adam Smith : "Dans le prix des grains par exemple, une partie paie la rente du propriétaire, une autre paie le salaire ou l'entretien des travailleurs et du bétail de labour et de charroi employés pour les produire, et la troisième paie le profit du fermier." Sous un autre angle, voilà ce que cela donne : "Salaire, profit et rente sont les trois sources premières de tout revenu, aussi bien que de toute valeur échangeable. Tout autre revenu provient fondamentalement de l'une ou de l'autre de ces sources."

   Et donc... et donc... la société entière est directement intéressée par le fait de savoir s'il y a de l'exploitation, et dans quelle sphère précise cette exploitation trouve à s'exercer... puisque l'ensemble des produits qui irriguent le marché se trouveraient en dépendre.

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15 janvier 2009

42 - On achève bien les chevaux

   Ainsi que nous l'avons vu, chez Adam Smith lui-même, le règne du travail comme mesure de la valeur d'un produit n'a qu'un temps : "Dans l'état primitif et brut de la société qui précède l'accumulation du capital et l'appropriation de la terre, le rapport entre les quantités de travail nécessaires pour acquérir différents objets semble être la seule circonstance qui peut offrir une règle pour les échanger."

   Sans que l'on puisse trouver chez lui l'explication du processus qui a pu aboutir à l'"accumulation des capitaux" et à l'"appropriation du sol" par certains au détriment des autres, Adam Smith en arrive immédiatement aux conséquences qu'entraîne la première de ces deux modifications en ce qui concerne la valeur d'échange du produit : "En échangeant le produit fini contre de la monnaie, du travail ou d'autres biens, il faut ajouter à ce qui peut suffire à payer le prix des matériaux et les salaires des ouvriers quelque chose en vue d'assurer des profits à l'entrepreneur de l'ouvrage, qui risque son capital dans cette aventure."

   S'agirait-il de faire payer à l'acheteur, outre la part correspondant aux matériaux et aux salaires avancés par le capitaliste, une part excédant la valeur présente dans le produit et chargée de rémunérer "gracieusement" l'entrepreneur au seul titre de sa propriété des capitaux, et alors qu'il n'a pris aucune part lui-même au travail?

   Si oui, alors ce n'est plus le travail seul qui fixe la valeur du produit. Il s'y ajoute une part qui doit rémunérer l'appropriation privée des biens nécessaires à la production... Si non, d'où l'entrepreneur tire-t-il la rémunération de son capital, alors que la valeur du produit se trouverait déjà totalement répartie entre les matériaux et les salaires?

   Voici comment Adam Smith raisonne en présence de cette question fondamentale : "Ainsi la valeur ajoutée par les ouvriers aux matériaux se résout dans ce cas en deux parties : l'une paie leurs salaires, l'autre les profits réalisés par leur employeur sur toute son avance en matériaux et en salaires."

   D'où il résulte que, même dans les circonstances nouvelles, c'est bien le travail des ouvriers qui ajoute une valeur à la matière, la seule modification étant que cette valeur "se résout alors en deux parties". Ne serait-ce pas là l'exploitation du travail par le capital? Ce n'est pas le problème, répondrait Adam Smith. C'est d'ailleurs le sens de ce qu'il ajoute aussitôt, en évoquant la position de l'entrepreneur : "Il ne pourrait pas avoir d'intérêt à les employer, s'il n'espérait pas de la vente de leur ouvrage quelque chose de plus que ce qui suffit à remplacer son capital[...]."

   De fait, dans une société de propriétaires (des moyens de production), qui donc pourrait se soucier du point de vue ouvrier?... Autant demander au laboureur de s'inquiéter de la "psychologie" de ses boeufs et de ses chevaux au-delà de ce qu'il lui faut en savoir pour les mener correctement aux travaux des champs, et leur faire remplir leur emploi avec le plus d'efficacité possible et pour le coût le mieux ajusté.

   Soulignons-le tout de suite : il fallait être aussi fous que Karl Marx et Friedrich Engels pour en juger autrement et s'atteler à la tâche de faire valoir jusque dans la sphère scientifique (cf. le matérialisme historique) le point de vue des pauvres machines humaines dont on verrait plus tard (1914-1918) ce que le capitalisme, lui, pourrait en faire.

14 janvier 2009

40 - Enfin sonna l'heure d' Adam Smith

   Occupé  à préparer l'ouvrage qui le fait apparaître, depuis 1776, comme le créateur de l'économie politique classique, Adam Smith, écossais d'origine, s'était rendu sur le continent où il lui avait été donné de rencontrer Voltaire, à Genève en 1765, puis Quesnay et Turgot, à Paris l'année suivante.

   Nous trouvons désormais dans les "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" l'analyse que fait Adam Smith de la conception de Quesnay selon laquelle le travail ne serait que stérile s'il ne lui arrivait pas parfois de s'allier au "pouvoir de la nature"... de sorte qu'une classe entière de travailleurs pourrait être dite, en elle-même, stérile...

   Or, s'étonne Adam Smith à propos de la présentation qu'en font les physiocrates, "on reconnaît généralement que cette classe reproduit annuellement la valeur de sa propre consommation annuelle et perpétue, au moins, l'existence du capital qui l'emploie et qui assure sa substance. Cette simple considération devrait suffire à rendre impropre l'appellation de stérile ou  d'improductive".

  Serait-ce à dire que, pour l'Écossais, tout travail est nécessairement productif? Pour le savoir, laissons-le comparer le travail d'un ouvrier et celui d'un domestique à partir des critères qu'il a lui-même établis et dont nous verrons plus tard d'où il les tire : "Ainsi, le travail d'un ouvrier de l'industrie ajoute généralement à la valeur des matériaux qu'il façonne la valeur de son propre entretien et celle du profit de son maître. Le travail d'un domestique, au contraire, n'ajoute de la valeur à rien. En fait, l'ouvrier ne coûte à son maître aucune dépense, et cela malgré le salaire que celui-ci lui avance, la valeur de ce salaire se retrouvant en général, accrue d'un profit, dans l'augmentation de la valeur de l'objet que le travail de l'ouvrier façonne. En revanche, l'entretien d'un domestique ne se retrouve nulle part. Un homme s'enrichit s'il emploie un grand nombre d'ouvriers, mais il s'appauvrit à entretenir une multitude de domestiques ordinaires."

   Y aurait-il ici une contradiction flagrante avec l'affirmation, dont nous avons vu antérieurement qu'elle est permanente chez Adam Smith, du travail comme seule origine et seule mesure de la valeur? Qu'en est-il donc des domestiques? Réponse : "Le travail de ceux-ci a néanmoins sa valeur et mérite sa rémunération, tout comme celui des autres. Mais le travail de l'ouvrier se fixe et s'incarne dans un objet particulier ou dans une marchandise négociable et qui demeure un temps du moins, une fois le travail accompli."

   Mais, de plus : "Cet objet ou, ce qui revient au même, le prix de cet objet peut ensuite, s'il en est besoin, mettre en mouvement une quantité de travail égale à celle qui l'avait initialement produit." En face de quoi, la valeur "produite" par le travail du domestique est tout simplement volatile : "Ses services ne survivent généralement pas à l'instant où il les rend et laissent rarement derrière eux une trace ou aucune valeur d'où puisse ensuite découler une quantité  égale de services."

   Retenons que la "volatilité" de la valeur "produite" par le travail des domestiques peut avoir un côté inquiétant pour celui qui le rémunère : "Leur emploi et leur subsistance sont totalement à la charge de leur maître, et l'ouvrage qu'ils accomplissent n'est pas de nature à rembourser cette dépense."

   Au contraire, le travail producteur d'une valeur objectivée et donc stabilisée nous apparaît revêtu d'un tout nouvel attrait, puisqu'il peut engendrer un surplus, un produit net (un profit) qui, chez Adam Smith, ne doit rien aux puissances naturelles et surnaturelles, puisqu'il est entièrement dû au travail justement "productif".

   Enfin, l'heure du "capitalisme" avait sonné au clocher de la "science économique".

11 octobre 2008

13 - La barrière du minimum vital

   Pour finir, l'empire qu'Adam Smith accorde au travail, en tant que mesure de la valeur des marchandises, ne semble plus pouvoir connaître de limites en temps et en espace, sitôt, tout au moins, qu'il est question d'une économie de marché : "Il paraît donc évident que le travail est la seule mesure universelle aussi bien que la seule mesure exacte de la valeur ou le seul étalon avec lequel nous pouvons comparer les valeurs de différentes marchandises en tout temps et en tout lieu."

   Ainsi s'établirait le prix réel de chaque marchandise... dans une société qui, parce qu'elle est marchande, n'a besoin d'aucune autre mesure que celle que lui procure le prix en monnaie, c'est-à-dire ce prix nominal  qui condamne au silence le travail, la souffrance au travail, la rémunération réelle du travail, etc...

   Or, comme Adam Smith le souligne : "[...] il peut être quelquefois utile de comparer les différentes valeurs réelles d'une marchandise donnée en des temps et en des lieux différents, ou les différents degrés de pouvoir sur le travail d'autres personnes qu'elle a pu, en différentes occasions, donner à ceux qui la possédaient. Nous devons dans ce cas comparer non pas tant les différentes quantités d'argent contre lesquelles on l'a communément vendue, que les différentes quantités de travail que ces différentes quantités d'argent auraient pu acquérir. Mais on ne peut presque jamais connaître avec quelque degré d'exactitude les prix courants du travail en des temps et des lieux éloignés." Les prix courants, ou encore les différents prix nominaux appliqués à l'achat de la force de travail... d'où tirer ensuite une sorte de moyenne locale...

   Comment faire? En revenant vers la base même de l'exploitation du travail : le minimum vital, avec sa condition essentielle... l'aliment principal du travailleur, ces grains dont, dans des époques lointaines déjà, le prix monétaire (nominal) apparaissait plus directement - parce que sur un marché bien plus vaste - que ne le faisaient des salaires négociés dans un rapport de personne à personne et dans la diversité d'espaces économiques très différenciés. Ainsi Adam Smith constate-t-il qu'en fait de prix courants (monétaires), "on connaît mieux en général ceux des grains bien qu'ils n'aient été enregistrés par règlement qu'en peu d'endroits, et les historiens et autres écrivains les ont plus fréquemment relevés. Aussi devons-nous le plus souvent nous en contenter, non pas qu'ils soient toujours exactement dans la même proportion que les prix courants du travail, mais parce qu'ils sont la meilleure approximation que nous puissions communément avoir de cette proportion."

   Mais par quel mystérieux processus aboutit-on à ce minimum vital, centré sur le pain quotidien, qui deviendra ensuite la mesure "normale" du salaire ouvrier?...

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28 septembre 2008

12 - Le travail et sa rémunération

   Pour Adam Smith, la peine identique qui accompagne un même travail appliqué à des situations différentes fait, du travail en général, un instrument de mesure fiable de la valeur des marchandises produites. Mais quel rapport le travail, étalon du prix réel, entretient-il avec la monnaie qui est, elle, l'instrument de mesure privilégié par les acheteurs et les vendeurs qui s'affrontent sur un marché où règnent la loi de l'offre et de la demande, et donc les prix nominaux?

   La réponse d'Adam Smith marque un entêtement décidément indépassable : "Le travail a été le premier prix, la monnaie d'achat originelle avec laquelle on a payé toute chose. Ce n'est pas avec de l'or ou avec de l'argent mais avec du travail que toutes les richesses du monde ont, à l'origine, été acquises ; leur valeur pour ceux qui les possèdent et qui veulent les échanger contre de nouvelles productions est précisément égale à la quantité de travail qu'elles peuvent leur permettre d'acquérir ou dont elles peuvent disposer."

   On remarquera que nous sommes repassés ici du côté des employeurs, c'est-à-dire de ceux qui achètent et commandent la force de travail d'autrui en échange du versement d'un salaire représenté par une certaine quantité de... monnaie (prix nominal). Adam Smith poursuit, comme indiqué précédemment : "En fait, ce prix peut quelquefois acquérir une plus grande quantité et quelquefois une plus petite ; mais c'est leur valeur qui varie, non celle du travail qui les acquiert."

   Par conséquent, si toute peine mérite salaire, la peine accompagnant telle activité laborieuse et exigeant, en retour, la quantité de subsistances (le prix réel) qui permettra à l'ouvrier de se représenter approximativement dans son état premier le jour suivant, correspond à un prix nominal susceptible de variations...

   Voilà pourquoi, ajoute Adam Smith, "[dans un sens vulgaire] on peut dire que le travail, comme les marchandises, a un prix réel et un prix nominal. On peut dire que son prix réel réside dans la quantité de ce qui est nécessaire et commode pour la vie contre lequel on l'échange, et son prix nominal, dans la quantité de monnaie. Le travailleur est riche ou pauvre, bien ou mal rémunéré, en proportion du prix réel et non en proportion du prix nominal de son travail."

   En d'autres termes, une hausse du prix nominal (du salaire comme il figure sur une fiche de paie) peut tout aussi bien correspondre à une baisse du prix réel de la force de travail (c'est-à-dire de la quantité de subsistances qu'il permet d'acquérir), la distorsion entre les deux prix provenant d'une baisse de la valeur de la monnaie dans laquelle le salaire est compté, ou de cette autre cause que nous évoquerons plus tard : la hausse de la productivité du travail qui fournit les subsistances nécessaires à l'ouvrier et à sa famille (permettant ainsi leur obtention à un coût moindre)...

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21 septembre 2008

11 - Production et consommation

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Adam Smith (1723-1790)   

   À quoi tient la "réalité" du prix "réel"? Pourquoi le travail qui, selon Adam Smith, est la mesure de la valeur de toutes les marchandises, est-il le garant de la "réalité" de cette valeur? Tout simplement parce que, subjectivement - c'est-à-dire dans l'intimité de sa pauvre petite personne -, le travailleur s'est fatigué et a souffert, tandis que sous ses mains s'élaborait la future marchandise qui se présente ensuite devant l'acheteur avec, sous son prix nominal, un mystérieux, mais essentiel, prix réel.

   Citons Adam Smith : "Le prix réel de toute chose, ce que toute chose coûte réellement à l'homme qui veut l'obtenir, c'est la peine et le mal qu'il a pour l'obtenir."

   Dans un troublant effet de miroir, voici, alors, ce qu'il en est de la position du propriétaire d'une marchandise : "Ce que toute chose vaut réellement pour l'homme qui l'a acquise et qui veut la céder ou l'échanger contre quelque chose d'autre, c'est la peine et le mal que cette chose peut lui épargner et qu'il peut imposer à d'autres personnes."

   Le mystère du prix réel, c'est donc qu'il mesure une fatigue, une souffrance, un désarroi, un désespoir, voire quelques gouttes de sang, une mutilation, un accident mortel... Ce qui n'empêche nullement la marchandise d'apparaître comme une "star" dans la vitrine... En effet, ainsi que le souligne Adam Smith : "[...] comme c'est le prix nominal ou monétaire des biens qui détermine finalement la prudence ou la hardiesse de toutes les acquisitions et de toutes les ventes et par là qui règle presque toutes les affaires de la vie courante dans lesquelles il est question de prix, nous ne pouvons pas nous étonner qu'on s'en soit tellement plus occupé que du prix réel."

   D'où l'on peut conclure également qu'en mode capitaliste de production, c'est bien parce que le producteur est esclave que le consommateur (le même, parfois) peut se prendre pour un roi...

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11 septembre 2008

10 - Mesure de la valeur et travail

   Après avoir affirmé que "le travail est la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises", Adam Smith ne pouvait qu'en faire comme nous la constatation : "[...] on estime plus fréquemment la valeur échangeable de chaque marchandise par la quantité de monnaie que par la quantité de travail ou de toute autre marchandise que l'on peut avoir en l'échangeant."

Karl Marx (1818-1883)

Karl_Marx

   Autant, toutefois, le souligner dès à présent : diaboliser l'argent, en le dénommant "fric", n'a rien à voir, ni de près ni de loin, avec une véritable analyse du processus d'exploitation en mode capitaliste de production. Si l'argent intervient dans la sphère de l'échange, le travail, lui, est exploité dans la sphère de la production... C'est tout autre chose, et il aura fallu l'exceptionnelle acuité visuelle de Karl Marx pour séparer la marionnette des ficelles qui la manipulent...

   Ce qu'on ne saurait, évidemment, lui pardonner.

   Mais Adam Smith avait lui-même rattaché la question de la mesure de la valeur à la sphère de la production, et plus particulièrement au ressenti de l'être humain travaillant. Répétons-le avec lui : "On peut dire que des quantités égales de travail, en tout temps et en tout lieu, sont de valeur égale pour le travailleur."

   Ainsi, quelle que soit la rémunération du travail, quel que soit le salaire de l'ouvrier, quel que soit le prix d'achat de sa force de travail, et quelle que soit, en conséquence, la quantité des denrées qu'il pourra acquérir en retour, pour Adam Smith  : "En fait, ce prix peut quelquefois acquérir une plus grande quantité et quelquefois une plus petite ; mais c'est leur valeur qui varie, non celle du travail qui les acquiert."

   Et Adam Smith persiste et signe : "Par conséquent, le travail, ne variant jamais dans sa propre valeur, est l'unique étalon fondamental et réel avec lequel on peut en tout temps et en tout lieu estimer et comparer la valeur de toutes les marchandises. C'est leur prix réel ; la monnaie n'est que leur prix nominal."

   Le prix réel renvoie donc à la "subjectivité" des travailleurs (à leur conscience de classe?) ; le prix nominal renvoyant, lui, à "l'objectivité" de la loi de l'offre et de la demande... Mais, puisque nous sommes en mode capitaliste de production, qui des deux l'emportera?...

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07 septembre 2008

9 - Monnaie et travail

A. R. J. Turgot (1727-1781)

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   S'il est lui-même fils d'ouvrier, l'ouvrier n'aura rien reçu, au-delà d'une stricte préparation à sa condition de travailleur, des fruits du travail salarié de son père, pour autant toutefois que le montant du salaire paraît devoir - selon Turgot [cf. ci-dessous n°7] et quelques autres - ne rien permettre que la subsistance et le maintien intergénérationnel de la classe ouvrière.

   L'héritier, lui, se voit doté, du jour au lendemain, des fruits - ou de la part qui lui en revient comme, éventuellement, à ses frères et soeurs - du non-travail de son père entrepreneur, non-travail puisque celui-ci a été rémunéré en moyenne, selon Adam Smith [ci-dessous n°3], au prorata du capital qu'il mettait en oeuvre...

   Ainsi le rapport de classe entre travail et capital s'établit-il immédiatement comme suit : le jeune ouvrier ne va pouvoir offrir que son travail à quelqu'un qui dispose - dans un monde où, selon Adam Smith, tout ne s'obtient que par du travail - d'un instrument d'échange très particulier avec lequel il peut acheter l'usage de la force de travail : la monnaie, c'est-à-dire autre chose que... du travail. Comment cette apparente incongruité s'explique-t-elle?

   Laissons Adam Smith nous le dire : "Mais quoique le travail soit la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises, ce n'est pas ce par quoi l'on estime communément leur valeur."

   Peut-être même le travail est-il, en tant que mesure, contraint de faire tête basse devant ce qui sert "communément" à lui clouer le bec sur la question fondamentale pour la vie quotidienne en société capitaliste : celle de l'évaluation de la valeur des marchandises, c'est-à-dire de la présence en chacune d'elle d'une quantité déterminée de travail...

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31 août 2008

8 - La situation d'héritier

Cordonnier (XVIIIème siècle)

S_bastien_Mercier_Cordonnier__1788

     Voici donc notre "héritier" en possession de "sa" fortune... Selon Adam Smith : "Le pouvoir que cette possession lui apporte immédiatement et directement est le pouvoir d'acquérir, le fait d'avoir dans une certaine mesure à sa disposition tout le travail ou tous les produits du travail qui sont  alors sur le marché."

     Peut-être la situation de l'héritier ne diffère-t-elle pas complètement de celle de l'ouvrier... "avoir à sa disposition tout le travail d'autrui"... S'agirait-il, par exemple, de recourir aux "services" d'un médecin qui, pendant quelques minutes, consacrera "toute" son attention à son patient?... "tous les produits du travail qui sont alors sur le marché"... Le pain? Le vin? Tel ou tel ustensile?... Tout cela peut très bien s'obtenir sans exiger la possession d'une fortune...

     Regardons-y de plus près. La formule utilisée par Adam Smith est bien plus "impériale et totalitaire" que nous ne le pensions de prime abord. Elle dit : La disposition de "tout" le travail d'autrui, ou sur "tous" les produits, et, de ce "tout", nous n'avons pas même commencé d'en faire le tour.

     Effectivement, en sa qualité d'acheteur, notre héritier dispose d'un choix que rien ne limite à l'intérieur de deux marchés très particuliers : celui du travail où viennent s'offrir les ouvriers, et celui des produits où il trouvera, par exemple, des matières premières et des outils de production... Il n'est bien évidemment pas question pour lui d'acheter "tout" ce qui se présente sur ces deux marchés, ni sur l'un ou l'autre des deux!... Mais l'éventail du choix forme lui-même une totalité qui est "offerte" à travers "toutes" les personnes et "tous" les produits qui viennent tenter l'aventure de l'offre et de la demande... Concurrence entre les travailleurs, vendeurs de leur force de travail ; concurrence entre les producteurs de matières premières et d'outils de production...

     Faisons un pas de plus. Après avoir acquis les matières premières et les outils de production adéquats, et une fois réalisé le choix des hommes (des femmes et, parfois même, des enfants) et après l'engagement pris de verser dans un délai déterminé les salaires fixés, notre héritier va pouvoir exercer "tout" son droit de commandement sur le travail à effectuer et obtenir un droit entier de propriété sur "tout" le produit issu d'une activité où chacun paraît recevoir l'exacte mesure de ce qui lui est dû, y compris au bénéfice d'une naissance plus ou moins heureuse... ou malheureuse...

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