18 janvier 2009
44 - Le travail et ses prodiges
Si, justement, nous laissons Adam Smith étendre sa réflexion à l'ensemble de la société, et à la part que celle-ci doit consacrer aux dépenses collectives, nous aboutissons à ceci : "Tous les impôts (et tout revenu fondé sur eux), tous les traitements, pensions et annuités de toutes espèces proviennent fondamentalement de l'une ou l'autre de ces trois sources premières du revenu et sont payés, soit directement, soit indirectement à partir des salaires du travail, des profits du capital ou de la rente foncière."
Sur la base d'une valeur produite et mesurée par le travail?
Ou pas?
Et comment établir scientifiquement la validité de l'une ou de l'autre des options? N'oublions tout de même pas que, selon ce que nous en dit Adam Smith, cela revient à évaluer ce qui se trouve au fondement même de la société capitaliste, et ce qui en conditionne la totalité des revenus, c'est-à-dire la répartition, en son sein, de la totalité des richesses produites.
Dans la réalité, il arrive fréquemment que ces distinctions ne soient pas aussi tranchées, et que tel ou tel individu puisse très facilement se tromper sur ce que nous appellerions son "appartenance de classe". Voici l'un des exemples donnés par Adam Smith : "Un gentleman qui cultive une partie de son propre domaine devrait gagner après avoir payé les dépenses de la culture, à la fois la rente du propriétaire foncier et le profit du fermier. Il est cependant susceptible de nommer profit tout son gain et ainsi de confondre rente et profit, du moins dans le langage courant." En voilà un autre : "Le fabricant indépendant qui a assez de capital pour acquérir des matériaux et pour subsister jusqu'à ce qu'il puisse porter son ouvrage au marché devrait gagner à la fois le salaire d'un compagnon qui travaille sous la responsabilité d'un maître et le profit que fait ce maître en vendant l'ouvrage du compagnon. Cependant tous ses gains sont couramment appelés profit, et le salaire, dans ce cas aussi, se confond avec le profit."
Mais c'est alors que resurgit la très épineuse question de la répartition des trois principales sources de revenus à l'intérieur du prix des produits élaborés en système capitaliste. Comme cela lui arrive parfois, Adam Smith pratique la fuite en avant, et déplace la solution sur un tout nouveau terrain : "Comme dans un pays civilisé il n'y a que peu de marchandises dont la valeur échangeable émane du travail seulement, rente et profit contribuant largement à la valeur de la presque totalité des marchandises, le produit annuel de ce travail est toujours suffisant pour acquérir ou avoir à sa disposition une quantité de travail bien plus grande que celle qui a été employée à élever ou à cultiver, à préparer et à apporter ce produit au marché."
Cette fois, Adam Smith paraît admettre que le prix dépasse la stricte valeur correspondant à la quantité de travail dépensée lors de la production, de sorte qu'il y aurait une croissance permanente qui serait indépendante du travail fourni de telle ou telle façon...
Résultat très surprenant puisque cela revient à affirmer que le travail s'accompagne d'une mystérieuse productivité supplé-mentaire (physiocratie reconvertie) qui explique sans l'expliquer l'apparition, dans le prix de vente, d'une rente et d'un profit venus de nulle part... Ce prodige d'un travail hyper-productif ne semblant pas correspondre à la réalité vécue, Adam Smith n'en démord toutefois pas, et avance une explication qui nous reconduit indirectement à l'oisiveté rémunérée des propriétaires de Quesnay, essentiellement occupés à éponger les effets du "pouvoir de la nature" : "Mais il n'y a pas de pays dans lequel on emploie la totalité du produit annuel à entretenir les personnes industrieuses. Les oisifs en consomment partout une grande partie ; et, selon les différentes proportions dans lesquelles le produit annuel se divise annuellement entre ces deux ordres de personnes, sa valeur ordinaire ou moyenne doit augmenter chaque année, diminuer ou continuer à être la même d'une année à l'autre."
Ainsi, ici encore, l'oisiveté ne ferait pas une ponction sur le travail d'autrui...
17 janvier 2009
43 - Le noeud de l'affaire
Revenons au problème, qui se pose à Adam Smith, de définir la valeur de la marchandise dès qu'à la rémunération du travail et des matériaux, il faut ajouter le profit du propriétaire des capitaux engagés.
Curieusement, sa position est très ambiguë, comme le fait apparaître avec toute la clarté nécessaire cette nouvelle évocation de ce qui se passe dès que la propriété privée des moyens de production s'est mise en place : "Dans cet état des choses, tout le produit du travail n'appartient pas toujours au travailleur. Il doit, dans la plupart des cas, le partager avec le propriétaire du capital qui l'emploie. La quantité de travail couramment employée pour acquérir ou pour produire une marchandise n'est pas non plus la seule circonstance qui puisse régler la quantité qu'elle devrait permettre couramment d'acquérir et d'avoir à sa disposition ou contre laquelle on devrait l'échanger. Une quantité supplémentaire doit être dégagée, de toute évidence, pour les profits du capital qui a avancé les salaires et fourni les matériaux pour ce travail."
Il semble y avoir reprise, par l'entrepreneur, d'une part du travail effectué par ses ouvriers (exploitation), et, tout à la fois, Adam Smith n'hésite pas à dire que, désormais, l'échange ne s'opère plus à partir de la seule quantité de travail, mais en tenant compte de ce qu'il faut ajouter à cette quantité de travail au titre du profit. Serait-ce ainsi l'acheteur qui ferait les frais de l'exploitation? Adam Smith ne nous en dira pas plus...
Or, comme nous le savons, le profit n'est pas seul à troubler la situation initiale. Adam Smith ajoute : "Dès l'instant que la terre d'un pays est devenue propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, adorent récolter ce qu'ils n'ont jamais semé et exigent une rente même pour les produits naturels de cette terre." Il tire aussitôt la conséquence de la présence de cette seconde incarnation de la propriété privée des moyens de production : "[...] dans le prix de la plus grande partie des marchandises, elle représente une troisième composante." Et nous replonge dans la perplexité en affirmant : "Le travail mesure la valeur non seulement de la partie du prix qui se résout en travail, mais de celle qui se résout en rente et de celle qui se résout en profit."
Exploitation de l'ouvrier par l'un et par l'autre? Quoi qu'il en soit, si nous prenons une denrée essentielle, les grains, nous ne pouvons ignorer que, selon Adam Smith : "Dans le prix des grains par exemple, une partie paie la rente du propriétaire, une autre paie le salaire ou l'entretien des travailleurs et du bétail de labour et de charroi employés pour les produire, et la troisième paie le profit du fermier." Sous un autre angle, voilà ce que cela donne : "Salaire, profit et rente sont les trois sources premières de tout revenu, aussi bien que de toute valeur échangeable. Tout autre revenu provient fondamentalement de l'une ou de l'autre de ces sources."
Et donc... et donc... la société entière est directement intéressée par le fait de savoir s'il y a de l'exploitation, et dans quelle sphère précise cette exploitation trouve à s'exercer... puisque l'ensemble des produits qui irriguent le marché se trouveraient en dépendre.
01 novembre 2008
20 - La propriété et la mort
Est travailleur "libre", l'individu qui a été "libéré" des moyens de production qui lui sont pourtant nécessaires pour assurer sa survie et celle de sa famille. Fondamentalement, le travailleur libre est, d'abord et avant tout - et non pas accidentellement, mais par essence - un chômeur. Car, quoi qu'il en soit, en l'absence d'un droit au travail, la société capitaliste ne lui a rien promis d'autre... que le travail sur fond de chômage.
En effet, la terre "nourricière" et le capital (où se tient le prix des subsistances dont la famille prolétarienne a un impérieux besoin) sont devenus propriété "privée" d'autrui, tout simplement parce que le prolétariat lui-même en est "privé".
Cette privation, qui s'étend sur la planète entière, est la marque même de la division de l'humanité en deux camps principaux qui s'activent autour de la question de savoir où la mort opérera le plus de ravages. À l'échelle du monde, comme tout un chacun peut le constater à longueur de vie, cette division se traduit par l'existence simultanée de milliardaires en dollars ou en toute autre monnaie (leur part d'un gâteau qui est le fruit de l'histoire entière de l'humanité qui nous a précédés...) et de millions d'enfants qui n'en finissent pas de mourir de faim, en Afrique surtout.
Pour récupérer (là où c'est encore possible) les moyens de survivre ne serait-ce que quelques jours ou quelques semaines de plus, le travailleur "libre" doit soumettre sa personne (celle de son conjoint ou même celle de ses enfants) à une activité qui, selon Adam Smith, fournira au propriétaire du sol une rente, et au propriétaire du capital (outils, matières premières et moyens de subsistance) un profit. Ce que reflète, selon lui, toute marchandise dont celle qui est primordiale : "Dans le prix des grains par exemple, une partie paie la rente du propriétaire, une autre paie le salaire ou l'entretien des travailleurs et du bétail de labour et de charroi employés pour les produire, et la troisième paie le profit du fermier."
Or, pour Adam Smith (qui indique d'où chacune d'elles tire son origine économique), même après cette division en trois classes (dont deux de propriétaires), la source et le critère de la valeur de toute marchandise demeurent inchangés : "Le travail mesure la valeur non seulement de la partie du prix qui se résout en travail, mais de celle qui se résout en rente, et de celle qui se résout en profit."
Ainsi donc, dès 1776, il était établi qu'au coeur du mode capitaliste de production, la valeur de la marchandise - et donc, la valeur même de la vie humaine - se rattachait dans sa totalité à... l'exploitation du travail. Ce qui est une autre façon de dire que l'appropriation privée des moyens de production par certains condamne le reste de l'humanité à une mort prématurée... de faim, à l'extérieur du système ; de maladie professionnelle (excès de fatigue, intoxications physiques ou psychiques, dont le stress et autres manifestations du désespoir, etc.), à l'intérieur...
Et nous en sommes toujours là.
Mais, avant que le capital n'assure le triomphe politique de la bourgeoisie, il y a eu le règne de la propriété féodale, puis, comme une survivance de celle-ci, sous une forme très modifiée qui ressemble à une amplification : la monarchie de droit divin.
25 octobre 2008
14 - L'appropriation privée des moyens de production
Adam Smith nous l'a déjà dit : "Dans l'état initial qui précède l'appropriation de la terre et l'accumulation du capital, la totalité du produit du travail appartient au travailleur." À ce moment, il ne peut donc être question ni de "salaire", ni de "minimum vital". La rémunération du travail dépend de la force productive de ce même travail, des qualités qui caractérisent celui-ci, et de l'efficacité des moyens qu'il met en oeuvre. S'agissant des "débuts" de l'humanité, ce n'est peut-être pas beaucoup...
Adam Smith poursuit : "Mais cet état initial, dans lequel le travailleur jouissait de la totalité du produit de son travail, ne pouvait pas durer au-delà de l'appropriation de la terre et de l'accumulation du capital." Pour autant que la terre et les capitaux sont des moyens de production, les voici qui échappent à l'ouvrier pour aller s'enclore dans une appropriation privée d'où ils ne reviendront vers la production qu'au prix d'une sorte de chantage exercé sur l'ouvrier : "Travaille pour moi ; mets-toi à mon service, aux conditions qui seront les miennes ; ou meurs de faim, toi et les tiens!..."
Sur cette voie, Adam Smith nous montre tout d'abord le sort réservé à ce que la nature offre comme base à la production agricole, et donc aux moyens de subsistance : "Dès que la terre devient propriété privée, le propriétaire exige une part de presque tous les produits que le travailleur peut y cultiver ou y recueillir. Sa rente constitue la première déduction sur le produit du travail de la terre."
Comme on le voit, le rapport de force qui servira à fixer à son minimum la rémunération du travailleur s'établit aussitôt sur le fondement des moyens élémentaires d'assurer sa survie et celle de sa famille. Par conséquent, après que soit passé le mouvement d'appropriation privée de ce moyen de production essentiel qu'est la terre agricole, comme Adam Smith le constate : "Il arrive rarement que celui qui cultive la terre ait les moyens de subsister jusqu'à ce qu'il récolte la moisson. Sa subsistance lui est généralement avancée sur le capital d'un maître, le fermier qui l'emploie et qui n'aurait aucun intérêt à l'employer s'il ne devait pas avoir sa part du produit de son travail ou si son capital ne devait pas lui être remplacé avec un profit."
Prenons garde au fait qu'il y a désormais en face de l'ouvrier agricole deux personnages différents : le propriétaire du sol (titulaire de la rente) et le fermier, entrepreneur agricole (qui reçoit le profit). Ainsi, comme l'indique Adam Smith : "Ce profit constitue une seconde déduction sur le produit du travail de la terre."
Le schéma général du mode capitaliste de production est désormais établi : "Dans tous les arts et toutes les fabrications, la plupart des ouvriers ont besoin d'un maître qui leur avance les matériaux de leur ouvrage, leur salaire et leur subsistance jusqu'à ce que cet ouvrage soit achevé. Ce maître a sa part du produit de leur travail, c'est-à-dire la valeur que celui-ci ajoute aux matériaux auxquels il s'applique. C'est cette part qui représente son profit."
02 mai 2008
5 - Travail, profit et rente
En face des membres du collectif de travail ramenés en permanence à eux-mêmes avec un peu moins de jeunesse et un peu plus de fatigue, le capital pourra, lui, s'accroître de rotation en rotation sans qu'en rien le capitaliste ait eu à mettre directement la main à l'ouvrage, et sans qu'en tout cas le résultat ait le moindre besoin de prendre sa proportion sur quelque effort personnel que ce soit de la part du maître.
Travail aux champs (XVIIIème siècle)
Maintenant, pour atteindre le troisième grand rôle dans l'économie politique selon Adam Smith, prenons un type particulier de capitaliste : le fermier et ses ouvriers agricoles, et voyons quel rôle le célèbre Ecossais donne au propriétaire de la terre sur laquelle va s'effectuer la production agricole : "Dès que la terre d'un pays est entièrement devenue propriété privée, les propriétaires, comme tous les autres hommes, adorent récolter ce qu'ils n'ont jamais semé, et exigent une rente même pour les produits naturels de cette terre. Il s'établit, même pour le travailleur, un supplément de prix sur le bois des forêts, l'herbe des champs et tous les fruits naturels de la terre qui, lorsqu'elle était en commun, ne coûtaient à celui-ci que la peine de les ramasser."
Il s'agit de ce qui s'appelle : la rente. Or il convient de rapprocher ce passage d'un autre du même Adam Smith : "Dans l'état initial qui précède l'appropriation de la terre et l'accumulation du capital, la totalité du produit du travail appartient au travailleur. Il n'a ni propriétaire ni maître avec qui partager. Si cet état s'était prolongé, le salaire du travail aurait augmenté avec toutes les améliorations de ses puissances productives auxquelles la division du travail donne lieu. Toutes les choses seraient graduellement devenues meilleur marché."
Tiens, tiens...
25 avril 2008
4 - Le salaire, comme rémunération "subjective du travail... Le profit, comme rémunération "objective" du capital
Travail de la forge (XVIIIème siècle)
Comme Adam Smith vient de nous le dire, le profit se règle à proportion du capital mis en jeu. Le profit est donc d'abord un taux de profit. C'est selon le montant atteint par ce taux que se décide la réussite ou l'échec de l'investissement réalisé au début du cycle...
Quant au salaire, il se borne à rémunérer la force de travail mise en jeu dans la chair et dans l'intelligence de cet individu isolé qu'est l'ouvrier et qui n'a aucune chance, sauf à y laisser la santé puis la vie, de s'étendre au-delà de ce que lui permet la physiologie de son corps.
En réalité, cependant, si le profit doit former une "masse" conséquente, un salarié ou quelques-uns ne suffiront pas. C'est donc un vrai collectif de travail qui doit faire face à l'employeur capitaliste, et c'est le processus de travail de ce collectif qui assurera au propriétaire en titre du capital un profit qui se réglera sur l'investissement de départ à travers un pourcentage...
Pour sa part, bien sûr, le collectif rassemble des individus dont le salaire vient se mouler en général sur les limites physiques et intellectuelles les plus étroites de leurs personnes, tandis que, deci, delà, apparaît un chef d'équipe doté d'un salaire sans doute supérieur, mais toujours limité à la rémunération, au prix du marché, de l'usage de sa seule personne physique, intellectuelle... et morale, cette fois, puisqu'il y a dans la fonction d'encadrement à faire valoir les "droits" du capital...

