Michel J. Cuny et Françoise Petitdemange

Eléments d'analyse de l'économie et des finances mondiales

11 janvier 2009

39 - Labourage et pâturage : quel beau ramage!...

   Résumons-nous.  Pour les physiocrates, le travail humain livré à lui-même n'est que stérile. C'est donc l'activité de la "classe stérile". Allié à la nature, il devient miraculeusement producteur d'un surplus. C'est le fait, dans ce cas, de la "classe productive". Logiquement, ce produit net, même s'il survient à l'occasion du travail de celle-ci, doit revenir à qui détient la terre nourricière : c'est le privilège de la "classe des propriétaires".

   Or, les classes "stérile" ou "productive" ne doivent et ne peuvent ni périr ni s'enrichir exagérément. Il suffit à leurs membres de travailler de manière à rembourser au plus juste les avances qui leur viennent régulièrement - si la société est bien ordonnée - de la "classe des propriétaires".

   Quant à ceux-ci, ils doivent gérer avec le plus grand sérieux le surplus dû au "pouvoir de la nature" (et non pas au travail d'autrui) : en dernière analyse, il faut même admettre que ce surplus dépend de la grâce divine.

   Aussi, la disposition qu'en ont les propriétaires s'accompagne-t-elle de responsabilités particulières dont voici la tonalité qu'elles peuvent prendre chez le bon docteur Quesnay, anciennement médecin de la marquise de Pompadour (ex-demoiselle Poisson, longuement préparée par le financier Pâris à régenter son futur amant, Louis XV) : "On ne doit point gêner les riches dans la jouissance de leurs richesses ou de leurs revenus, car c'est la jouissance des richesses qui fait naître et qui perpétue les richesses. Ainsi la surabondance des domestiques, nécessités par la misère à s'abandonner à la servitude, est moins désavantageuse, que s'ils restaient dans leur état de misère, et de non-valeur. Il en est de ces domestiques comme des ouvriers occupés à la fabrication des ouvrages de luxe pour l'usage de la nation, car ces ouvriers ne sont utiles qu'autant qu'ils provoquent les riches à la dépense, et qu'ils dépensent eux-mêmes le gain qu'ils retirent de leur travail."

   Mais, à l'image d'un Voltaire enrichi par le négoce international (dont la traite des Noirs), par les fournitures aux armées, et par les spéculations sur le financement des dettes du royaume, ces gens étaient les derniers à pouvoir croire que "labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France". De longtemps, ils avaient reniflé l'odeur du sang derrière le brillant de l'or et de l'argent. Les fruits, légumes, et autres ovins et bovins, etc., ils étaient tout prêts à les laisser à d'autres bien plus naïfs qu'eux-mêmes!... Et, au-delà de cela, le Dieu plus ou moins débonnaire qui va avec...

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26 novembre 2008

28 - L'épée à la rescousse du droit de propriété

   Au  sein  d'une nature  dont  la profusion dépassait largement les capacités d'absorption des divers groupements humains, et en posant le travail comme unique mesure de la valeur économique des biens produits, John Locke entrevoit la naissance d'un droit de propriété qui n'a pas encore rompu avec une sorte de socialisme primitif "naturel" : "Ainsi, je pense, on parvient très facilement à concevoir sans aucune difficulté comment le travail a pu constituer, au début, l'origine d'un titre de propriété sur les biens indivis de la nature et comment l'usage qu'on en faisait lui servait de limite. Alors, il ne pouvait exister aucun de motif de se quereller pour un titre, ni d'hésiter sur l'étendue de la possession qu'il autorisait. Droit et communauté allaient de pair. Comme chacun acquérait, de plein droit, tout ce à quoi il pouvait appliquer son travail, nul n'était tenté de travailler au-delà de ses besoins."

   Cette dernière formule doit aussitôt être soulignée : il ne pouvait s'agir que de besoins stationnaires, c'est-à-dire d'un minimum vital qui satisfaisait chacun, chacune et la collectivité dans son ensemble au coeur d'une nature qui, d'ailleurs, n'offrait rien de plus.

   Il y a pourtant déjà le ver du progrès dans le fruit de la stagnation d'origine : le petit morceau de métal jaune... dont on va découvrir qu'aussitôt né il est à la tête d'un empire. Il ne reste, pour lui donner tout son pouvoir, qu'à lui adjoindre l'effectivité du droit de propriété, ce qui veut dire la garantie de celle-ci par l'instauration d'une solidarité active qui se traduit, pour les hommes, comme John Locke l'écrit, dans le fait "de se réunir afin de sauvegarder mutuellement leurs vies, leurs libertés et leurs fortunes, ce que je désigne sous le nom général de propriété."

   Cet instant est décisif, puisque, comme John Locke le souligne immédiatement : "La propriété, qui procède du droit des hommes d'user de n'importe quelle créature inférieure pour l'entretien et le confort de leur vie, n'existe qu'au profit et pour le seul avantage du propriétaire ; tant et si bien qu'en cas de besoin celui-ci peut même détruire, par l'usage qu'il en fait, la chose qui lui appartient ; mais le gouvernement, qui a pour raison d'être de sauvegarder les droits et la propriété de tous les hommes en protégeant chacun contre la violence et les actes dommageables des autres, existe pour le bien des gouvernés."

   Des gouvernés... ou plutôt de certains d'entre eux, puisque John Locke ajoute aussitôt : "L'épée des magistrats doit servir à terrifier les malfaiteurs pour que cette terreur oblige les hommes à respecter les lois positives de la société, alignées sur celles de la nature, en vue du bien public, autrement dit du bien de chaque membre de la société à titre individuel pour autant que des règles communes puissent le garantir."

   Petite voix, déjà entendue, de Voltaire sur fond d'une société de "propriétaires" bien ordonnnée : "Le genre humain tel qu'il est, ne peut subsister à moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes utiles qui ne possèdent rien du tout." Ce qui peut évidemment requérir, par instant, l'usage de l'épée contre certains "ennemis" de la propriété... C.Q.F.D.

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23 novembre 2008

25 - La révolution selon Voltaire...

Voltaire__1694_1778_   Voltaire (1694-1778)

    Très favorablement impressionné par la "Glorieuse Révolution" (1688) survenue en Angleterre six ans avant sa naissance (1694), Voltaire s'offrait comme un disciple de celui qui - par ses écrits si ce n'est par ses actes - en était, selon lui, la personnalité dominante : John Locke.

   Bien que né soixante-deux ans après lui, le philosophe de Ferney faisait figure d'avant-gardiste de la bourgeoisie française du temps de Louis XV, puis de Louis XVI, en se présentant comme le disciple du philosophe écossais. Ainsi, dans les années 1760, le voit-on annoncer, à n'en plus finir, à ses divers correspondants, une révolution comparable qu'il voit survenir dans les vingt prochaines années sur le sol de France. Quel coup d'oeil, n'est-ce pas?

   C'est dans cette perspective de long terme, et en fabriquant une version très simplifiée des analyses de son modèle d'Outre-Manche, qu'en 1764 Voltaire rédige, pour son "Dictionnaire philosophique", un article "Égalité" qui doit retenir notre attention. Il y trace en effet la voie à suivre pour donner à la propriété le statut qui doit être le sien dans une société débarrassée de la monarchie de droit divin : "Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir ; deux petites familles voisines ont des champs ingrats et rebelles ; il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu'elles l'égorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain ; l'autre va l'attaquer et est battue ; la famille servante est l'origine des domestiques et des manoeuvres ; la famille battue est l'origine des esclaves. Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une de riches qui commandent, l'autre de pauvres qui servent ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes."

   Voilà donc que l'égalité se définit par... la nécessité de son contraire.

   Or, la contradiction n'est pas qu'une affaire de mots. Il arrive qu'elle se résolve à coups de fusils, à l'intérieur comme à l'extérieur d'un pays donné. Ainsi sommes-nous toujours dans le cadre de l'illustration d'une "égalité" tellement mensongère qu'elle ne peut que baigner dans le sang de ses "bénéficiaires"...

   Mais laissons le cher Voltaire faire, au nom de l'une des rubriques des Droits de l'Homme, son petit travail de criminel de guerre par procuration : "Tous les pauvres ne sont pas absolument malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation ; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome ; celles des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l'asservissement du peuple, parce que les puissants ont l'argent, et que l'argent est maître de tout dans un État ; je dis dans un État, car il n'en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer, subjuguera toujours celle qui aura plus d'or et moins de courage."

   N'oublions pas que Voltaire est un expert en la matière puisque ce brave homme doit une partie de sa fortune à d'heureuses spéculations sur les fournitures aux armées, à sa façon de chanter les louanges de Louis XV pour la victoire de Fontenoy, et aux retombées, sur les ventes des montres qu'il faisait fabriquer à Ferney, des encouragements répétés qu'il aura prodigués à Catherine II de Russie de faire massacrer un maximum de Turcs dans la guerre qui l'oppose à la Porte ottomane...

   Tout ceci, bien sûr, au nom d'une philosophie de la "tolérance", qui ne reconnaît, elle aussi, que le contraire de ce qu'elle prétend affirmer...

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