Michel J. Cuny et Françoise Petitdemange

Eléments d'analyse de l'économie et des finances mondiales

18 janvier 2009

44 - Le travail et ses prodiges

   Si,  justement,  nous laissons Adam Smith étendre sa réflexion à l'ensemble de la société, et à la part que celle-ci doit consacrer aux dépenses collectives, nous aboutissons à ceci : "Tous les impôts (et tout revenu fondé sur eux), tous les traitements, pensions et annuités de toutes espèces proviennent fondamentalement de l'une ou l'autre de ces trois sources premières du revenu et sont payés, soit directement, soit indirectement à partir des salaires du travail, des profits du capital ou de la rente foncière."

  Sur la base d'une valeur produite et mesurée par le travail?

   Ou pas?

   Et comment établir scientifiquement la validité de l'une ou de l'autre des options? N'oublions tout de même pas que, selon ce que nous en dit Adam Smith, cela revient à évaluer ce qui se trouve au fondement même de la société capitaliste, et ce qui en conditionne la totalité des revenus, c'est-à-dire la répartition, en son sein, de la totalité des richesses produites.

   Dans la réalité, il arrive fréquemment que ces distinctions ne soient pas aussi tranchées, et que tel ou tel individu puisse très facilement se tromper sur ce que nous appellerions son "appartenance de classe". Voici l'un des exemples donnés par Adam Smith : "Un gentleman qui cultive une partie de son propre domaine devrait gagner après avoir payé les dépenses de la culture, à la fois la rente du propriétaire foncier et le profit du fermier. Il est cependant susceptible de nommer profit tout son gain et ainsi  de confondre rente et profit, du moins dans le langage courant." En voilà un autre : "Le fabricant indépendant qui a assez de capital pour acquérir des matériaux et pour subsister jusqu'à ce qu'il puisse porter son ouvrage au marché devrait gagner à la fois le salaire d'un compagnon qui travaille sous la responsabilité d'un maître et le profit que fait ce maître en vendant l'ouvrage du compagnon. Cependant tous ses gains sont couramment appelés profit, et le salaire, dans ce cas aussi, se confond avec le profit."

   Mais c'est alors que resurgit la très épineuse question de la répartition des trois principales sources de revenus à l'intérieur du prix des produits élaborés en système capitaliste. Comme cela lui arrive parfois, Adam Smith pratique la fuite en avant, et déplace la solution sur un tout nouveau terrain : "Comme dans un pays civilisé il n'y a que peu de marchandises dont la valeur échangeable émane du travail seulement, rente et profit contribuant largement à la valeur de la presque totalité des marchandises, le produit annuel de ce travail est toujours suffisant pour acquérir ou avoir à sa disposition une quantité de travail bien plus grande que celle qui a été employée à élever ou à cultiver, à préparer et à apporter ce produit au marché."

   Cette fois, Adam Smith paraît admettre que le prix dépasse la stricte valeur correspondant à la quantité de travail dépensée lors de la production, de sorte qu'il y aurait une croissance permanente qui serait indépendante du travail fourni de telle ou telle façon...

   Résultat très surprenant puisque cela revient à affirmer que le travail s'accompagne d'une mystérieuse productivité supplé-mentaire (physiocratie reconvertie) qui explique sans l'expliquer l'apparition, dans le prix de vente, d'une rente et d'un profit venus de nulle part... Ce prodige d'un travail hyper-productif ne semblant pas correspondre à la réalité vécue, Adam Smith n'en démord toutefois pas, et avance une explication qui nous reconduit indirectement à l'oisiveté rémunérée des propriétaires de Quesnay, essentiellement occupés à éponger les effets du "pouvoir de la nature" : "Mais il n'y a pas de pays dans lequel on emploie la totalité du produit annuel à entretenir les personnes industrieuses. Les oisifs en consomment partout une grande partie ; et, selon les différentes proportions dans lesquelles le produit annuel se divise annuellement entre ces deux ordres de personnes, sa valeur ordinaire ou moyenne doit augmenter chaque année, diminuer  ou continuer à être la même d'une année à l'autre."

   Ainsi, ici encore, l'oisiveté ne ferait pas une ponction sur le travail d'autrui...

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14 janvier 2009

40 - Enfin sonna l'heure d' Adam Smith

   Occupé  à préparer l'ouvrage qui le fait apparaître, depuis 1776, comme le créateur de l'économie politique classique, Adam Smith, écossais d'origine, s'était rendu sur le continent où il lui avait été donné de rencontrer Voltaire, à Genève en 1765, puis Quesnay et Turgot, à Paris l'année suivante.

   Nous trouvons désormais dans les "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" l'analyse que fait Adam Smith de la conception de Quesnay selon laquelle le travail ne serait que stérile s'il ne lui arrivait pas parfois de s'allier au "pouvoir de la nature"... de sorte qu'une classe entière de travailleurs pourrait être dite, en elle-même, stérile...

   Or, s'étonne Adam Smith à propos de la présentation qu'en font les physiocrates, "on reconnaît généralement que cette classe reproduit annuellement la valeur de sa propre consommation annuelle et perpétue, au moins, l'existence du capital qui l'emploie et qui assure sa substance. Cette simple considération devrait suffire à rendre impropre l'appellation de stérile ou  d'improductive".

  Serait-ce à dire que, pour l'Écossais, tout travail est nécessairement productif? Pour le savoir, laissons-le comparer le travail d'un ouvrier et celui d'un domestique à partir des critères qu'il a lui-même établis et dont nous verrons plus tard d'où il les tire : "Ainsi, le travail d'un ouvrier de l'industrie ajoute généralement à la valeur des matériaux qu'il façonne la valeur de son propre entretien et celle du profit de son maître. Le travail d'un domestique, au contraire, n'ajoute de la valeur à rien. En fait, l'ouvrier ne coûte à son maître aucune dépense, et cela malgré le salaire que celui-ci lui avance, la valeur de ce salaire se retrouvant en général, accrue d'un profit, dans l'augmentation de la valeur de l'objet que le travail de l'ouvrier façonne. En revanche, l'entretien d'un domestique ne se retrouve nulle part. Un homme s'enrichit s'il emploie un grand nombre d'ouvriers, mais il s'appauvrit à entretenir une multitude de domestiques ordinaires."

   Y aurait-il ici une contradiction flagrante avec l'affirmation, dont nous avons vu antérieurement qu'elle est permanente chez Adam Smith, du travail comme seule origine et seule mesure de la valeur? Qu'en est-il donc des domestiques? Réponse : "Le travail de ceux-ci a néanmoins sa valeur et mérite sa rémunération, tout comme celui des autres. Mais le travail de l'ouvrier se fixe et s'incarne dans un objet particulier ou dans une marchandise négociable et qui demeure un temps du moins, une fois le travail accompli."

   Mais, de plus : "Cet objet ou, ce qui revient au même, le prix de cet objet peut ensuite, s'il en est besoin, mettre en mouvement une quantité de travail égale à celle qui l'avait initialement produit." En face de quoi, la valeur "produite" par le travail du domestique est tout simplement volatile : "Ses services ne survivent généralement pas à l'instant où il les rend et laissent rarement derrière eux une trace ou aucune valeur d'où puisse ensuite découler une quantité  égale de services."

   Retenons que la "volatilité" de la valeur "produite" par le travail des domestiques peut avoir un côté inquiétant pour celui qui le rémunère : "Leur emploi et leur subsistance sont totalement à la charge de leur maître, et l'ouvrage qu'ils accomplissent n'est pas de nature à rembourser cette dépense."

   Au contraire, le travail producteur d'une valeur objectivée et donc stabilisée nous apparaît revêtu d'un tout nouvel attrait, puisqu'il peut engendrer un surplus, un produit net (un profit) qui, chez Adam Smith, ne doit rien aux puissances naturelles et surnaturelles, puisqu'il est entièrement dû au travail justement "productif".

   Enfin, l'heure du "capitalisme" avait sonné au clocher de la "science économique".

11 janvier 2009

39 - Labourage et pâturage : quel beau ramage!...

   Résumons-nous.  Pour les physiocrates, le travail humain livré à lui-même n'est que stérile. C'est donc l'activité de la "classe stérile". Allié à la nature, il devient miraculeusement producteur d'un surplus. C'est le fait, dans ce cas, de la "classe productive". Logiquement, ce produit net, même s'il survient à l'occasion du travail de celle-ci, doit revenir à qui détient la terre nourricière : c'est le privilège de la "classe des propriétaires".

   Or, les classes "stérile" ou "productive" ne doivent et ne peuvent ni périr ni s'enrichir exagérément. Il suffit à leurs membres de travailler de manière à rembourser au plus juste les avances qui leur viennent régulièrement - si la société est bien ordonnée - de la "classe des propriétaires".

   Quant à ceux-ci, ils doivent gérer avec le plus grand sérieux le surplus dû au "pouvoir de la nature" (et non pas au travail d'autrui) : en dernière analyse, il faut même admettre que ce surplus dépend de la grâce divine.

   Aussi, la disposition qu'en ont les propriétaires s'accompagne-t-elle de responsabilités particulières dont voici la tonalité qu'elles peuvent prendre chez le bon docteur Quesnay, anciennement médecin de la marquise de Pompadour (ex-demoiselle Poisson, longuement préparée par le financier Pâris à régenter son futur amant, Louis XV) : "On ne doit point gêner les riches dans la jouissance de leurs richesses ou de leurs revenus, car c'est la jouissance des richesses qui fait naître et qui perpétue les richesses. Ainsi la surabondance des domestiques, nécessités par la misère à s'abandonner à la servitude, est moins désavantageuse, que s'ils restaient dans leur état de misère, et de non-valeur. Il en est de ces domestiques comme des ouvriers occupés à la fabrication des ouvrages de luxe pour l'usage de la nation, car ces ouvriers ne sont utiles qu'autant qu'ils provoquent les riches à la dépense, et qu'ils dépensent eux-mêmes le gain qu'ils retirent de leur travail."

   Mais, à l'image d'un Voltaire enrichi par le négoce international (dont la traite des Noirs), par les fournitures aux armées, et par les spéculations sur le financement des dettes du royaume, ces gens étaient les derniers à pouvoir croire que "labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France". De longtemps, ils avaient reniflé l'odeur du sang derrière le brillant de l'or et de l'argent. Les fruits, légumes, et autres ovins et bovins, etc., ils étaient tout prêts à les laisser à d'autres bien plus naïfs qu'eux-mêmes!... Et, au-delà de cela, le Dieu plus ou moins débonnaire qui va avec...

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10 janvier 2009

38 - Grandeur et décadence de la physiocratie

   Sur  la  question  du  travail  (qui,  comme nous l'avons vu, n'est pas, selon Quesnay, producteur par lui-même de richesses nouvelles et ne peut toujours que rembourser les frais qu'il occasionne) et de sa rémunération, le bon docteur est tout à fait à l'unisson avec Turgot : "C'est d'ailleurs un grand inconvénient que d'accoutumer le même peuple à acheter le blé à trop bas prix ; il en devient moins laborieux, il se nourrit de pain à peu de frais, et devient paresseux et arrogant ; les laboureurs trouvent difficilement des ouvriers et des domestiques ; aussi sont-ils fort mal servis dans les années abondantes. Il est important que le petit peuple gagne davantage, et qu'il soit pressé par le besoin de gagner."

  Ici, plus de poule aux oeufs d'or (le travail étant stérile), mais il faut tout de même "entretenir" - au minimum là aussi - le personnel d'"entretien" d'un monde dans lequel, à travers la nature qu'il anime, Dieu seul est créateur de richesses.

   Ce qui ne condamne personne à la misère. Dans l'économie selon Quesnay, le manouvrier, s'il ne crée rien par son travail, n'est pas non plus en concurrence avec qui que ce soit : ni avec ceux qui sont manouvriers comme lui, ni avec ceux qui lui fournissent du travail. Par son travail, il lui faut rendre ce qu'il coûte à la société (les avances que lui fait son patron). Or, ce qu'il coûte correspond à ce qui lui est nécessaire, à ce qui peut même lui assurer un peu de bien-être jusqu'au point - mais surtout pas au-delà - où ce bien-être risquerait de se retourner contre lui en le transformant en paresseux...

   Surtout, par-delà l'équilibre qui fait du salaire la juste mesure, il faut se garder de pousser, par la fiscalité ou les corvées, ces travailleurs aux approches du désespoir. De même qu'il ne faut jamais perdre de vue qu'un léger superflu ne s'accompagnera pas nécessairement d'une tendance à la fainéantise. Cela peut encourager au travail et "faire marcher le commerce". Comme l'écrit Quesnay : "Tout ce qu'un homme dépense de ses gains ou de ses revenus, profite à d'autres hommes, et retourne à la source qui l'a produit, et qui le renouvelle."

   Ainsi, dans ce monde, idyllique par définition, pour que tout aille de la meilleure façon possible, pour que la boucle soit bouclée, il faut respecter un juste équilibre. Selon François Quesnay : "Il n'est donc pas indifférent pour l'État que le bas peuple vive dans l'aisance, ou que sa consommation soit réduite au nécessaire rigoureux : cette partie de la population est incomparablement plus nombreuse que celle des riches, et l'État perd à proportion qu'elle se retranche sur la consommation que leurs travaux devraient leur procurer, et que l'on supprime par des impositions mal entendues qui tarissent la source des revenus du souverain et de la nation."

   Par conséquent, si la "classe des propriétaires" doit recevoir tout le produit net (d'où son enthousiasme soudain pour la physiocratie), elle doit payer, à elle seule, la totalité de l'impôt (d'où son dédain tout aussi soudain pour les physiocrates)...

   Quelques années après avoir été tout aux yeux des possédants, Quesnay n'était déjà plus rien.

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08 janvier 2009

37 - Quesnay avec Turgot, et réciproquement

  Très  en  colère,  Quesnay  poursuit  sa  diatribe  contre  les gens de finance : "Les grandes fortunes pécuniaires qui semblent manifester l'opulence de l'État n'en indiquent réellement que la décadence et la ruine, parce qu'elles se forment au préjudice de l'agriculture, de la navigation, du commerce étranger, des ouvrages de main-d'oeuvre et des revenus du souverain. Car elles anéantissent la masse des richesses productives et se dérobent aux impositions."

   Autrement dit : c'est pourquoi nous nous dispenserons de leur demander de se soumettre à l'impôt!... assurés que nous sommes de devoir payer très cher la moindre tentative de les y contraindre, compte tenu de ce qu'est la situation économique actuelle du royaume.

   "Cependant, poursuit le bon docteur, si la forme des impositions devenait moins onéreuse à l'État, et si l'agriculture et la liberté du commerce des denrées du cru se rétablissaient, ces richesses pécuniaires rentreraient d'elles-mêmes dans l'ordre général ; parce qu'elles y seraient attirées par des profits plus assurés et plus invariables que ceux que procure le trafic d'agiot ou de finance contre finance, qui se fait par l'entremise des papiers commerçables fondés presque tous sur les dettes de l'État."

   C'est le moment d'indiquer que nous sommes ici en présence d'un manuscrit qui porte quelques annotations de la main de Turgot (l'homme qui n'avait pas froid aux yeux : "En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance.").

   Lorsque François Quesnay s'en prend aux "richesses dérobées à l'État par la finance", Turgot ne peut s'empêcher de le rappeler à l'ordre : "Puisque toutes les entreprises d'agriculture et de commerce ne peuvent se faire sans avances et par conséquent sans capitaux, il est nécessaire qu'il y ait dans une nation une masse de richesses pécuniaires destinée à fournir ces avances. Et il doit nécessairement s'établir un commerce entre les possesseurs de l'argent et ceux qui en ont besoin pour en faire l'emploi dans leurs entreprises ; ainsi le commerce d'argent n'est pas plus mauvais en lui-même que tout autre commerce, quoiqu'il ne soit qu'un agent intermédiaire entre le consommateur et le producteur toujours payé sur le revenu des biens-fonds, en quoi il ressemble à tout autre commerce."

   Finalement, ceci n'est guère différent de ce que Turgot semble vouloir redresser chez Quesnay, et, d'ailleurs, Turgot n'est pas sans constater lui aussi certains des excès de la finance ni sans indiquer où ils prennent leur origine. Ainsi, en lui-même, le commerce d'argent n'est pas si nuisible : "Il ne devient un mal que quand les besoins déréglés du gouvernement forçant l'État de recourir au crédit, et l'abus de ce crédit devenant variable et incertain, le commerce d'argent devient un jeu de hasard, sur les combinaisons duquel les fripons spéculent et cherchent à s'enrichir aux dépens des dupes."

   1757 ou 2008-2009?...

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07 janvier 2009

36 - Car il y a richesses et richesses

   John  Locke  avait  écrit  :  "C'est donc le travail qui donne à la terre la plus grande partie de sa valeur." François Quesnay, à l'inverse, souligne la stérilité de ce même travail, quel que soit d'ailleurs son domaine d'intervention : "Comparez le gain des ouvriers qui fabriquent les ouvrages d'industrie, à celui des ouvriers que le laboureur emploie à la culture de la terre, vous trouverez que le gain de part et d'autre se borne à la subsistance de ces ouvriers ; que ce gain n'est pas une augmentation de richesses."

   Mais le travail agricole ne reste pas limité à lui-même... Perçu dans son alliance avec le "pouvoir de la nature", il apparaît comme coresponsable d'un produit net, d'un surplus qui, selon Quesnay, provient en réalité de la terre : "C'est la source de la subsistance des hommes, qui est le principe des richesses."

   Et si cette terre est placée sous la responsabilité directe de la "classe des propriétaires" qui en perçoivent les revenus (c'est-à-dire la totalité du produit net d'un pays), le bon docteur leur rappelle que "leurs revenus deviennent communs à tous les hommes".

   Ce qui permet une lecture toute différente de la phrase précédemment citée du même Quesnay : "Les propriétaires ne sont utiles à l'État que par leur consommation : leurs revenus les dispensent de travailler, ils ne produisent rien, si leurs revenus n'étaient pas distribués aux professions lucratives, l'État se dépeuplerait par l'avarice de ces propriétaires injustes et perfides."

   Certes, vous ne travaillez pas, certes, vous voici payés à ne rien faire, mais, mais...

   Ailleurs, le bon docteur peut même se montrer menaçant à l'égard de ceux qui ne seraient pas à la hauteur de leur tâche de régulateurs : "Les lois s'élèveraient contre ces hommes inutiles à la société et détenteurs des richesses de la patrie."

   Mais il y en a d'autres que François Quesnay n'aime pas du tout ; ce sont les détenteurs de richesses qui, selon lui, se sont bien trop éloignées des miracles de la terre nourricière : "Ces richesses qui sont, pour ainsi dire, dérobées à l'État et qu'on appelle finance circulante, sont des richesses pécuniaires accumulées dans la capitale, ou par l'entremise des papiers publics, elles sont employées à un trafic d'agiot, ou de finance contre finance et procurent par des escomptes sur les papiers commerçables de gros gains à ceux qui ont beaucoup d'argent de réserve occupé à ce commerce."

   On le croirait occupé à démolir la réputation des frères Pâris, ces financiers de haut vol dont l'un avait été choisi autrefois pour parrain d'une petite fille devenue, depuis, la patiente du même... docteur Quesnay : madame de Pompadour, et la réputation encore d'un ami de la même, Jean-Joseph de Laborde, l'un des prochains banquiers de la cour du roi Louis XV, et ancêtre en ligne directe, à la sixième génération, d'un dénommé Ernest-Antoine Seillière de Laborde... (dont on découvrira bien d'autres ancêtres sur : http://petitdemangecuny.canalblog.com)

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05 janvier 2009

35 - Stérilité du travail humain

   Dans  l'économie  selon  les  physiocrates,  l'activité  agricole  se caractérise par ce fait qu'elle est la seule à laisser, au-delà des frais qu'elle occasionne (outils de production et salaires revenant au travail), ce surplus que Quesnay désigne du terme de "produit net". C'est celui-ci qui constitue le revenu de la classe des propriétaires : le souverain, la noblesse terrienne et le clergé. Or, ce produit net émane de l'activité de la "classe productive", dont le même Quesnay nous dit qu'elle est "celle qui fait renaître par la culture du territoire les richesses annuelles de la nation, qui fait les avances des dépenses des travaux de l'agriculture, et qui paye annuellement les revenus des propriétaires des terres."

   Dernier terme du trio qui constitue l'essentiel de la vie économique d'un pays : la "classe stérile". En quoi peut bien consister ce degré zéro de la dimension économique? Quesnay nous répond : "La classe stérile est formée de tous les citoyens occupés à d'autres services et à d'autres travaux que ceux de l'agriculture, et dont les dépenses sont payées par la classe productive et par la classe des propriétaires qui eux-mêmes tirent leurs revenus de la classe productive."

   Réduit à l'essentiel, le circuit économique tel que le perçoivent les physiocrates donne toute sa dimension au "pouvoir de la nature", le travail humain n'ayant pas d'autre vertu que de produire l'équivalent de ce qu'il coûte et de ce que coûtent les outils qu'il utilise. Au-delà de quoi, lui ne laisse rien, c'est-à-dire aucun "produit net".

   Ainsi, à la différence des produits issus des biens-fonds (produits directement nés de la nature, et indirectement de la bonté du Créateur), la part prise, dans la production, par le travail humain, ne sert qu'à rembourser les dépenses nécessaires. Selon ce que Quesnay affirme : "Les ouvrages de main-d'oeuvre exigent de la part de ceux qui les fabriquent des dépenses et des frais qui sont égaux à la valeur de ces ouvrages. Il en est de ces frais comme de ceux de la culture qui nourrissent les ouvriers de la campagne : ceux qui les gagnent les dépensent pour leurs besoins, les laboureurs qui les paient les retirent sur les produits de la culture. Ces frais sont en même temps une richesse et une dépense : une richesse parce qu'ils nourrissent ceux qui les gagnent, une dépense parce que cette richesse est enlevée à ceux qui les paient et qu'il sont consommés par ceux qui les gagnent. Ainsi, ces frais ne peuvent se perpétuer par eux-mêmes : ils naissent des biens-fonds par le travail des hommes."

   Avant donc que le travail humain puisse produire l'équivalent de ce qu'il coûte, la nature doit avoir offert les avances nécessaires, à travers le "produit net" dont elle est seule à détenir les clefs. Pour sa part, uniquement capable de répéter ce qu'il coûte en subsistances, le travail est stérile, selon les physiocrates, sauf dans l'agriculture, où cette stérilité est masquée par l'activité de la bonté du Créateur, par le biais du miracle permanent réalisé par la nature.

   François Quesnay nous donne ici le circuit complet qui assure la pérennité du système économique tel qu'il le comprend : "Les travaux d'industrie produisent les ouvrages nécessaires aux besoins et aux commodités de la vie ; ces ouvrages ne sont des richesses pour ceux qui les fabriquent, qu'autant qu'ils sont payés par ceux qui les achètent. Il faut donc que ceux qui les achètent aient des richesses pour les payer ; or ces richesses ne peuvent venir que des profits, ou revenus que produisent les biens-fonds ; car il n'y a que les produits des biens-fonds qui soient des richesses primitives, gratuites, toujours renaissantes et avec lesquelles les hommes paient toutes les choses qu'ils achètent."

   Contradiction totale avec ce que nous avons vu chez John Locke quelques décennies plus tôt... Et vogue soudaine de la physiocratie dans le royaume de France, une trentaine d'années avant la Révolution de 1789!... Vogue, d'ailleurs, aussi soudaine que brève.

 

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04 janvier 2009

34 - La terre, source de toute richesse

  À  l'inverse  de  John  Locke,  pour  qui,  parmi "les produits de la terre qui servent à la vie de l'homme, neuf dixièmes proviennent du travail", de sorte que, si nous voulons "répartir les dépenses qu'ils ont entraînées entre ce qu'ils doivent respectivement à la nature seule et au travail, nous verrons qu'il faut mettre, dans la plupart des cas, quatre-vingt-dix-neuf pour cent au compte exclusif du travail", les physiocrates, rangés sous la houlette du docteur Quesnay, affirment, soixante-dix ans plus tard, que la terre est le seul pourvoyeur de la richesse nouvellement créée...

  Dans ce contexte, les propriétaires de la terre, nourricière du seul fait de la grâce divine, voient l'essentiel de leurs responsabilités se borner à l'entretien de cet outil de production exceptionnel, et à la dépense des revenus qui en proviennent et qu'eux-mêmes perçoivent pour cette bonne et simple raison qu'ils sont propriétaires.

   Les voici, selon ce qu'en écrivait François Quesnay en 1757 : "Les propriétaires ne sont utiles à l'État que par leur consommation : leurs revenus les dispensent de travailler, ils ne produisent rien, si leurs revenus n'étaient pas distribués aux professions lucratives, l'État se dépeuplerait par l'avarice de ces propriétaires injustes et perfides."

   Gardiens de la source même de toute richesse, les propriétaires sont garants du bon déroulement des processus fondamentaux qui régissent l'économie du pays, et ils contribuent, à l'exclusion des autres classes, aux frais qu'entraîne le maintien du bon ordre. C'est encore Quesnay qui l'écrit : "Les profits ou les revenus que les propriétaires retirent de leurs biens-fonds sont donc les vraies richesses de la nation, les richesses du souverain, les richesses des sujets, les richesses qui subviennent aux besoins de l'État, et par conséquent les richesses qui paient les taxes imposées pour les dépenses nécessaires au gouvernement et à la défense de l'État."

   Sous le règne de Louis XV et de madame de Pompadour, de qui le docteur Quesnay, chirurgien, avait été le médecin personnel, voici comment, du point de vue de l'économie "physiocratique" (pouvoir de la nature, et donc "ordre naturel", mais garanti par le bon vouloir du Dieu créateur), la monarchie, la noblesse terrienne et le clergé inscrivent la nécessité de leur domination dans le cadre très ferme d'une solidarité de classe organisée autour de l'appropriation privée de l'outil de production offert par la divinité. Dixit Quesnay : "La classe des propriétaires comprend le souverain, les possesseurs des terres et les décimateurs. Cette classe subsiste par le revenu ou produit net de la culture qui lui est payé annuellement par la classe productive, après que celle-ci a prélevé, sur la reproduction qu'elle fait naître annuellement, les richesses nécessaires pour se rembourser de ses avances annuelles et pour entretenir ses richesses d'exploitation."

   Car, bien évidemment, Dieu ne fait pas le travail tout seul...

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