Michel J. Cuny et Françoise Petitdemange

Eléments d'analyse de l'économie et des finances mondiales

15 janvier 2009

42 - On achève bien les chevaux

   Ainsi que nous l'avons vu, chez Adam Smith lui-même, le règne du travail comme mesure de la valeur d'un produit n'a qu'un temps : "Dans l'état primitif et brut de la société qui précède l'accumulation du capital et l'appropriation de la terre, le rapport entre les quantités de travail nécessaires pour acquérir différents objets semble être la seule circonstance qui peut offrir une règle pour les échanger."

   Sans que l'on puisse trouver chez lui l'explication du processus qui a pu aboutir à l'"accumulation des capitaux" et à l'"appropriation du sol" par certains au détriment des autres, Adam Smith en arrive immédiatement aux conséquences qu'entraîne la première de ces deux modifications en ce qui concerne la valeur d'échange du produit : "En échangeant le produit fini contre de la monnaie, du travail ou d'autres biens, il faut ajouter à ce qui peut suffire à payer le prix des matériaux et les salaires des ouvriers quelque chose en vue d'assurer des profits à l'entrepreneur de l'ouvrage, qui risque son capital dans cette aventure."

   S'agirait-il de faire payer à l'acheteur, outre la part correspondant aux matériaux et aux salaires avancés par le capitaliste, une part excédant la valeur présente dans le produit et chargée de rémunérer "gracieusement" l'entrepreneur au seul titre de sa propriété des capitaux, et alors qu'il n'a pris aucune part lui-même au travail?

   Si oui, alors ce n'est plus le travail seul qui fixe la valeur du produit. Il s'y ajoute une part qui doit rémunérer l'appropriation privée des biens nécessaires à la production... Si non, d'où l'entrepreneur tire-t-il la rémunération de son capital, alors que la valeur du produit se trouverait déjà totalement répartie entre les matériaux et les salaires?

   Voici comment Adam Smith raisonne en présence de cette question fondamentale : "Ainsi la valeur ajoutée par les ouvriers aux matériaux se résout dans ce cas en deux parties : l'une paie leurs salaires, l'autre les profits réalisés par leur employeur sur toute son avance en matériaux et en salaires."

   D'où il résulte que, même dans les circonstances nouvelles, c'est bien le travail des ouvriers qui ajoute une valeur à la matière, la seule modification étant que cette valeur "se résout alors en deux parties". Ne serait-ce pas là l'exploitation du travail par le capital? Ce n'est pas le problème, répondrait Adam Smith. C'est d'ailleurs le sens de ce qu'il ajoute aussitôt, en évoquant la position de l'entrepreneur : "Il ne pourrait pas avoir d'intérêt à les employer, s'il n'espérait pas de la vente de leur ouvrage quelque chose de plus que ce qui suffit à remplacer son capital[...]."

   De fait, dans une société de propriétaires (des moyens de production), qui donc pourrait se soucier du point de vue ouvrier?... Autant demander au laboureur de s'inquiéter de la "psychologie" de ses boeufs et de ses chevaux au-delà de ce qu'il lui faut en savoir pour les mener correctement aux travaux des champs, et leur faire remplir leur emploi avec le plus d'efficacité possible et pour le coût le mieux ajusté.

   Soulignons-le tout de suite : il fallait être aussi fous que Karl Marx et Friedrich Engels pour en juger autrement et s'atteler à la tâche de faire valoir jusque dans la sphère scientifique (cf. le matérialisme historique) le point de vue des pauvres machines humaines dont on verrait plus tard (1914-1918) ce que le capitalisme, lui, pourrait en faire.



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