Michel J. Cuny et Françoise Petitdemange

Eléments d'analyse de l'économie et des finances mondiales

06 décembre 2008

33 - Un avenir "clé en main"

   Résumant  l'origine  de  la  valeur  économique  de ce moyen de production essentiel à son époque qu'était la terre agricole, répartie désormais entre différents propriétaires, John Locke écrit : "C'est donc le travail qui donne à la terre la plus grande partie de sa valeur, sans laquelle elle ne vaudrait presque rien ; la plupart de ses produits utiles, nous les devons au travail."

   Mais ce travail, activité typiquement humaine, étend également - et toujours selon John Locke - sa capacité à créer de la valeur bien au-delà des soins que l'homme peut apporter à la production agricole : "Ce ne sont pas seulement les peines du laboureur, le labeur du moissonneur et du batteur, ou la sueur du boulanger, qui  donnent son prix au pain que nous mangeons ; l'ouvrage de ceux qui ont dressé les boeufs, extrait et travaillé le fer et les pierres, abattu et façonné le bois utilisé pour la charrue, le moulin, le four, ou tous les ustensiles, en si grand nombre, dont le même blé oblige à se servir, depuis le jour où on le sème jusqu'à celui où on en fait du pain, il faut le porter entièrement au compte du travail, car tous ces biens viennent de lui ; la nature et la terre n'ont fourni que les matières premières, qui sont presque sans valeur prises en elles-mêmes. Si seulement on parvenait à les identifier, on établirait un étrange catalogue avec les objets que l'industrie a produits et utilisés pour chaque miche de pain, avant de la livrer à notre consommation : fer, bois, cuir, écorce, planches, pierre, briques, charbon, chaux, tissu, teinture, poix, goudron, mâts, cordes et tous les matériaux utilisés dans le navire qui a transporté l'un quelconque des produits dont s'est servi l'un quelconque des ouvriers pour une phase quelconque de l'ouvrage ; cette liste, il serait presque impossible, en tout cas trop long de la dresser."

   Nous voici rassasiés de travail... et pour longtemps sans doute, puisque, comme John Locke l'a souligné avec force : l'acceptation  et l'utilisation de la monnaie permettent de pérenniser les valeurs produites et de les faire entrer dans la propriété privée de ceux dont il nous a dit qu'ils sont les vrais fondateurs de la société, et ceci à l'exclusion des malchanceux qui, n'ayant rien, n'ont aucun intérêt à s'unir sous l'autorité d'une loi civile uniquement faite pour le bénéfice des possédants...

   Et pourtant, sur les propriétés foncières des aristocrates, dans les ateliers de la bourgeoisie montante, comme sur les navires du commerce international, le travail ne se faisait pas tout seul, ni par la grâce de l'esprit saint. Il y fallait des bras... et des bras d'une humanité sans doute plus ou moins coupable d'on ne sait quoi...

   En tout cas, d'une humanité, par définition, nécessairement moins "travailleuse" que ces êtres d'élection dont on ne sait plus de quand datent les exploits qu'ils ont dû réaliser dans l'énorme champ du travail humain, pour que l'histoire fasse d'eux les heureux copropriétaires de la quasi-totalité des fruits engendrés par l'activité humaine depuis la nuit des temps, déduction faite de la rétribution minimale versée, plus ou moins régulièrement, aux travailleurs définitivement impécunieux, pour qu'au long des siècles ceux-ci et leurs descendants se plient à la discipline d'un travail créateur permanent de la valeur économique que pérennise la monnaie et que transmet, dans un cadre strictement privé - et donc de privation pour celles et ceux qui les ont engendrés à force de travail - l'héritage des moyens de production, c'est-à-dire de tout le bric-à-brac nécessaire à la continuation de l'exploitation de l'être humain par l'être humain.

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04 décembre 2008

32 - La valeur économique des produits "naturels"

   Si  John  Locke  a mis en exergue l'effet de seuil provoqué, dans l'histoire humaine, par l'apparition de la monnaie, il n'a pas approfondi, dans l'ouvrage cité, la question de savoir d'où vient que telle quantité du "petit morceau de métal jaune" correspond à telle quantité d'un bien périssable. Mais, il y a "l'invention de la monnaie et la convention tacite qui lui reconnaît une valeur", c'est-à-dire ce moment où l'on a "convenu de reconnaître à un petit morceau de métal jaune, capable de se conserver sans usure, ni détérioration, plus de valeur qu'à une grosse pièce de viande ou à un tas de blé entier".

   Plus de valeur... Sans doute faut-il dire que l'effet inverse, nécessaire à l'équilibre de l'échange, se manifeste par l'intermédiaire de l'individu qui, affamé, attribue plus de valeur au petit morceau de viande qui ne lui appartient pas encore, qu'à cette quantité de monnaie qu'il va lui falloir débourser pour pouvoir enfin se rassasier.

   Mais, enjambant ce problème d'équilibrage des valeurs, John Locke n'en démord pas. Même après l'invention de la monnaie, et donc après la mise en oeuvre d'un droit de propriété qui s'étend au-delà des seuls moyens de subsistance jusqu'à pouvoir englober la terre elle-même : "C'est  bien le travail qui donne à toute chose sa valeur propre."

   À l'opposé des Physiocrates, qui, trois quarts de siècle plus tard, nieront que le travail humain puisse accroître la richesse économique d'un pays - ce qui, selon eux, était le privilège de la seule nature, et donc de la seule production agricole ; phénomène illustré, par exemple, par le saut quantitatif "naturel" qui fait qu'un unique grain semé se trouve multiplié, par la volonté divine, dans l'épi récolté -, John Locke se plaît à affirmer que même les prodiges de la nature n'ont qu'assez peu d'impact sur la valeur économique qui demeure, selon lui, le quasi privilège du travail humain.

   Citons le philosophe écossais : "Il suffit de considérer quelle différence il y a entre un acre de terre planté en tabac ou en sucre, ensemencé de blé ou d'orge, et un acre de la même terre laissé indivis, que personne n'exploite, pour s'assurer que l'amélioration due au travail constitue, de loin, la plus grande partie de la valeur. Je croirais proposer une évaluation très modérée si je disais que, parmi les produits de la terre qui servent à la vie de l'homme, neuf dixièmes proviennent du travail. Même si nous voulons évaluer correctement les biens, tels qu'ils se présentent à nous quand nous nous en servons, et répartir les dépenses qu'ils ont entraînées entre ce qu'ils doivent respectivement à la nature seule et au travail, nous verrons qu'il faut mettre, dans la plupart des cas, quatre-vingt-dix-neuf pour cent au compte exclusif du travail."

   Un petit doute nous saisit tout à coup : ne faudrait-il pas en conclure que, selon John Locke, le propriétaire de cette terre si peu productrice de valeur ne mériterait en conséquence, s'il n'est pas lui-même un travailleur, de ne recevoir, au titre de sa propriété, que quelques miettes de la richesse produite?... Serions-nous, à ce moment encore, en plein socialisme primitif... de droit humain?

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03 décembre 2008

31 - La bourse ou la vie

  À  ce  soldat  qu'en  raison  du  droit  de propriété son général ne pourrait pas même dépouiller de la menue monnaie qu'il a en poche, John Locke affirme que s'impose le devoir d'obéir sans mot dire aux ordres les "plus dangereux", les "plus déraisonnables", ou les "plus désespérés" susceptibles d'entraîner une mort à peu près certaine et tout bonnement inutile...

   En la circonstance, il faut conserver à l'esprit que ce "soldat" du XVIIème siècle ne dépend pas d'un système de recrutement comparable à celui qui s'imposera bien plus tard au fantassin de 14-18. Il n'agit pas en tant que patriote dans le contexte d'une nation qui le traite en citoyen. Il fait la guerre en qualité de mercenaire. Il remplit donc une stricte obligation de travail.

   C'est dans le cadre de la mise en oeuvre de cette obligation que sa vie ne vaut à peu près rien au-delà de la solde qu'on lui verse pour exercer ce métier de tueur d'autrui... avec, dans le camp d'en face, les mêmes que lui, dont la vie ne vaut rien de plus que la sienne : les frais d'entretien de leurs forces de travail, tout simplement.

   À l'inverse, c'est le fruit de son activité "laborieuse", pour autant qu'il en reste quelques vestiges, en monnaie sonnante et trébuchante, dans sa poche, qui, d'être couvert par la puissance du droit de propriété, revêt un caractère sacré.

   La monnaie n'est donc pas un accessoire de l'être humain : même un général ne pourrait pas la lui prendre, et ceci sous aucun prétexte. Au contraire, la vie du "soldat" est un accessoire dont on peut le débarrasser à très bon compte... c'est d'ailleurs là que se situe, pour l'essentiel, la gloire de ses chefs, au XVIIème siècle comme plus tard, s'il faut en croire cet extrait d'une lettre adressée à sa mère par le lieutenant Charles de Gaulle*, le 27 décembre 1914 : "Cela m'a pourtant fait quelque peine de quitter ma 7ème compagnie. Je ne l'avais commandée que dans les tranchées mais elle m'y avait pleinement satisfait. En deux mois déjà, elle avait perdu sous mes ordres 27 tués et blessés, ce qui n'avait rien d'excessif.

  * Pour en savoir plus sur ce sinistre personnage, on pourra s'en remettre avec bénéfice au lien suivant :     http://mjcuny-fpetitdemange.hautetfort.com 

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