Michel J. Cuny et Françoise Petitdemange

Eléments d'analyse de l'économie et des finances mondiales

28 novembre 2008

30 - La propriété ou la mort

   Comme  nous  l'avons  vu,  la  société politique prônée par John Locke ne fait apparaître la défense de la vie de chaque "sociétaire" que de manière accessoire. Ce qui prime, dans cette réunion de propriétaires, c'est d'abord et avant tout la défense de la propriété. L'individu qui aura adhéré, par mégarde dirons-nous, à ce type d'organisation sans avoir pris la précaution de rassembler auparavant un minimum de biens dont il puisse démontrer qu'ils sont effectivement à lui, n'y sera rien qu'un ustensile, un instrument apte à entrer sous la domination d'un vrai "sociétaire".

  Nous retrouvons donc ici notre "chômeur". Son salut, à l'intérieur du système social, dépend de sa capacité, plus ou moins intermittente, d'oeuvrer dans l'intérêt de l'un au moins des propriétaires des moyens de production. En dehors de quoi, il lui reste aussi... la guerre : comme on le sait, les tout premiers salariés ont été les titulaires de cette "solde" qui fait le "soldat".

   Or, pour donner toute sa force à ce qui s'appelle le droit de propriété, John Locke se saisit de cette première occurrence d'un système de domination qui n'est plus celui de l'esclavage. Curieusement, nous y voyons resurgir notre petit morceau de métal jaune, mais, cette fois,  sous la forme d'un rejeton qui tient de sa parenté avec lui une extraordinaire faculté : "Le salut de l'armée, qui doit assurer celui de la république entière, exige l'obéissance absolue aux ordres de tout officier de rang plus élevé, et quiconque désobéit ou réplique aux plus dangereux ou aux plus déraisonnables d'entre eux mérite la mort ; pourtant, nous le voyons, le même sergent qui pouvait donner à un soldat l'ordre de progresser jusqu'à la gueule d'un canon, ou de rester posté sur une brèche, où sa mort est presque certaine, ne peut pas commander à cet homme de lui remettre un seul centime de son argent ;  d'autre part, le général peut le condamner à mort pour avoir abandonné son poste, ou pour avoir désobéi aux ordres les plus désespérés, mais tout ce pouvoir absolu de vie et de mort ne lui permet pas de disposer d'un quart de centime des biens de ce soldat, ni de saisir le plus insignifiant des objets qui lui appartiennent ; alors qu'il pourrait lui donner n'importe quel ordre et le faire pendre à la moindre désobéissance."

    À cet endroit précis, il convient sans doute de reprendre ce qu'écrivait Vladimir Ilitch Lénine en février 1917, après des millions de morts et des dizaines de millions de blessés répartis un peu partout à la surface du globe : "C'est précisément à présent, à l'heure où la bourgeoisie dirigeante se prépare à désarmer pacifiquement des millions de prolétaires et à les faire passer sans encombre - sous le couvert d'une séduisante idéologie et en les aspergeant, bien entendu, de l'eau bénite des phrases pacifistes mielleuses! - de leurs boueuses, puantes et infectes tranchées, où ils faisaient un métier de bouchers, aux bagnes des fabriques capitalistes où ils devront rembourser, "par un honnête labeur", les centaines de milliards de la dette d'État - c'est précisément à présent que s'impose, plus encore qu'au début de la guerre, le mot d'ordre lancé aux peuples par notre Parti en automne 1914 : "Transformer la guerre impérialiste en guerre civile pour le socialisme!"

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27 novembre 2008

29 - Une société... de propriétaires

   Il  s'agit  donc,  selon John Locke,  de "terrifier les malfaiteurs", non pas d'individu à individu, mais par le moyen du gouvernement que la société elle-même aura mis en place après s'être libérée de la monarchie de droit divin dont le philosophe a démontré l'inanité dans son "Premier traité du gouvernement".

   Désormais, sous l'intitulé : "Essai sur l'origine, les limites et les fins véritables du gouvernement civil", John Locke, définissant le "pouvoir politique", associe immédiatement la défense de la propriété, à l'intérieur et à l'extérieur, avec la peine de mort : "Par pouvoir politique, donc, j'entends le droit de faire des lois, sous peine de mort, ou par voie de conséquence sous toute peine moins sévère, afin de réglementer et de préserver la propriété, ainsi que d'employer la force de la communauté pour l'exécution de telles lois et la défense de la république contre les déprédations de l'étranger, tout cela uniquement en vue du bien public."

   Ce pouvoir politique est ce qui distingue toute société politique de ce qu'était l'état de nature caractérisé, lui, par l'absence d'une loi établie, par le manque d'un juge connu et impartial, et par le défaut d'une puissance habilitée à mettre en exécution les décisions de sanction.

   Or, John Locke l'affirme : "Aucune société politique ne peut exister, ni subsister, sans détenir le pouvoir d'assurer la conservation de la propriété, donc celui de punir, à cet effet, les infractions commises par quiconque est l'un de ses membres ; il n'y a donc de société politique que là, et là seulement, où chacun des individus qui en font partie s'est défait de ce pouvoir naturel et l'a remis à la communauté, pour que celle-ci l'exerce chaque fois qu'aucune circonstance particulière n'exclut le recours à la protection de la loi qu'elle a établie."

   Il le redit encore autrement : "La société politique acquiert ainsi le pouvoir de fixer le châtiment qui doit correspondre à chaque infraction qui lui semble en mériter un et que commet l'un de ses membres (c'est le pouvoir de légiférer) ; elle a aussi le pouvoir de châtier tout préjudice injuste causé à l'un quelconque de ses membres par quelqu'un qui n'a pas cette qualité (c'est le pouvoir de faire la guerre et la paix) ; elle exerce l'un et l'autre afin de préserver, dans la mesure du possible, les biens de tous ceux qui font partie de ladite société."

   Partout, nous retrouvons la même insistance sur la protection de la propriété. John Locke n'avait-il pas pourtant précédemment ajouté à celle-ci la protection de la vie des membres de la société? Ne pourrait-on pas penser que cette dernière mérite de prendre le pas sur la première? D'abord la vie puis la propriété? La vie, ce serait celle de tout un chacun!... Mais la propriété?...

   Eh bien, John Locke ne manifeste aucune hésitation : "La conservation de la propriété est la fin du gouvernement et celle que les hommes poursuivent lorsqu'ils entrent en société ; il faut donc nécessairement admettre que les gens soient propriétaires de quelque chose, sinon cela supposerait qu'ils perdent quand ils s'associent, ce qu'ils voulaient obtenir en s'associant, absurdité si grossière que nul n'oserait la soutenir. Puisque les hommes qui vivent en société sont propriétaires, ils ont le droit de posséder tous les biens qui leur appartiennent en vertu de la loi de la communauté, de telle sorte qu'il est interdit à quiconque de les leur soustraire, pour l'essentiel ou pour une part, sans leur consentement ; sinon, ils ne sont propriétaires de rien du tout."

   Et Voltaire, comme on sait, d'ajouter un supplément quelques décennies plus tard : "À moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes libres qui ne possèdent rien du tout."

   Mais comment ceux-ci seraient-ils membres d'une quelconque société, si l'on doit y être propriétaire?...

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26 novembre 2008

28 - L'épée à la rescousse du droit de propriété

   Au  sein  d'une nature  dont  la profusion dépassait largement les capacités d'absorption des divers groupements humains, et en posant le travail comme unique mesure de la valeur économique des biens produits, John Locke entrevoit la naissance d'un droit de propriété qui n'a pas encore rompu avec une sorte de socialisme primitif "naturel" : "Ainsi, je pense, on parvient très facilement à concevoir sans aucune difficulté comment le travail a pu constituer, au début, l'origine d'un titre de propriété sur les biens indivis de la nature et comment l'usage qu'on en faisait lui servait de limite. Alors, il ne pouvait exister aucun de motif de se quereller pour un titre, ni d'hésiter sur l'étendue de la possession qu'il autorisait. Droit et communauté allaient de pair. Comme chacun acquérait, de plein droit, tout ce à quoi il pouvait appliquer son travail, nul n'était tenté de travailler au-delà de ses besoins."

   Cette dernière formule doit aussitôt être soulignée : il ne pouvait s'agir que de besoins stationnaires, c'est-à-dire d'un minimum vital qui satisfaisait chacun, chacune et la collectivité dans son ensemble au coeur d'une nature qui, d'ailleurs, n'offrait rien de plus.

   Il y a pourtant déjà le ver du progrès dans le fruit de la stagnation d'origine : le petit morceau de métal jaune... dont on va découvrir qu'aussitôt né il est à la tête d'un empire. Il ne reste, pour lui donner tout son pouvoir, qu'à lui adjoindre l'effectivité du droit de propriété, ce qui veut dire la garantie de celle-ci par l'instauration d'une solidarité active qui se traduit, pour les hommes, comme John Locke l'écrit, dans le fait "de se réunir afin de sauvegarder mutuellement leurs vies, leurs libertés et leurs fortunes, ce que je désigne sous le nom général de propriété."

   Cet instant est décisif, puisque, comme John Locke le souligne immédiatement : "La propriété, qui procède du droit des hommes d'user de n'importe quelle créature inférieure pour l'entretien et le confort de leur vie, n'existe qu'au profit et pour le seul avantage du propriétaire ; tant et si bien qu'en cas de besoin celui-ci peut même détruire, par l'usage qu'il en fait, la chose qui lui appartient ; mais le gouvernement, qui a pour raison d'être de sauvegarder les droits et la propriété de tous les hommes en protégeant chacun contre la violence et les actes dommageables des autres, existe pour le bien des gouvernés."

   Des gouvernés... ou plutôt de certains d'entre eux, puisque John Locke ajoute aussitôt : "L'épée des magistrats doit servir à terrifier les malfaiteurs pour que cette terreur oblige les hommes à respecter les lois positives de la société, alignées sur celles de la nature, en vue du bien public, autrement dit du bien de chaque membre de la société à titre individuel pour autant que des règles communes puissent le garantir."

   Petite voix, déjà entendue, de Voltaire sur fond d'une société de "propriétaires" bien ordonnnée : "Le genre humain tel qu'il est, ne peut subsister à moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes utiles qui ne possèdent rien du tout." Ce qui peut évidemment requérir, par instant, l'usage de l'épée contre certains "ennemis" de la propriété... C.Q.F.D.

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25 novembre 2008

27 - Le socialisme primitif de droit divin

   Revenons au petit morceau de métal jaune de John Locke et à cette vertu qui est la sienne de se conserver sans usure ni détérioration. C'est là une caractéristique essentielle dont le philosophe écossais explique avec une simplicité enfantine en quoi elle s'oppose au système entier de l'économie naturelle et aux limites que celle-ci fournit, par l'altération plus ou moins rapide de ses produits, à toute extension éventuelle de l'appropriation privée : "Toutes les denrées qu'un individu cultivait et récoltait, amassait et consommait avant qu'elles ne se fussent gâtées lui appartenaient en propre ; tout ce qu'il pouvait enclore, nourrir, utiliser, bétail et produits, tout était à lui. Par contre, si l'herbe pourrissait sur le sol à l'intérieur de son enclos, ou si les fruits de sa plantation venaient à s'abîmer sans récolte ni engrangement, il fallait considérer cette partie de la terre comme toujours en friche, malgré la clôture, et n'importe qui d'autre pouvait en prendre possession."

   Par la grâce de sa durabilité, l'or (la monnaie) repousse les limites de l'appropriation ; il lui fait franchir le seuil des produits nécessaires à une consommation plus ou moins rapprochée, pour offrir au détenteur d'or un droit sur des subsistances qui ne seront produites qu'ultérieurement et par d'autres que lui.

   Mais, peu à peu, autre chose devient possible : la terre, en tant qu'elle est alors l'outil de production principal, va pouvoir s'insérer à son tour dans le circuit de la monnaie, et, selon John Locke, cette étape fondamentale sur la voie qui conduit vers l'exploitation des uns par les autres se serait effectivement produite sans heurts, garantie qu'elle était de s'effectuer sous l'égide de la mesure de valeur que nous connaissons bien désormais : le travail.

   Lisons John Locke : "Comme l'or et l'argent, qui sont de peu d'utilité pour la vie humaine, si on les compare à la nourriture, au vêtement et aux moyens de transport, tirent leur valeur du seul consentement des gens, qui se règle en grande partie sur le critère du travail, il est clair que les hommes ont accepté que la possession de la terre comporte des disproportions et des inégalités ; par un consentement tacite et volontaire, ils ont trouvé un moyen qui permet à l'homme de posséder plus de terres que celles dont il peut utiliser le produit ; pour le surplus, il reçoit de l'or et de l'argent, qu'on peut thésauriser sans nuire à personne ; car de tels métaux ne se gâtent ni ne se détruisent entre les mains du possesseur. Ce partage dans l'inégalité des possessions particulières, les hommes l'ont rendu possible en dehors des liens de la société, sans contrat, rien qu'en donnant une valeur à l'or et à l'argent et en convenant tacitement d'utiliser la monnaie."

   À chacun selon son travail : subsistances, terre, or et argent, avec toujours une nature qui s'offre à profusion...

   Cette fois-ci, John Locke nous aura transportés dans une sorte de socialisme primitif de droit divin... Avec lui, nous prenons décidément la doctrine marxiste à rebrousse-poil.

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24 novembre 2008

26 - L'égalité selon Voltaire

   Comme Voltaire le constate dans  l'article  où  il  définit l'égalité, les pauvres, tant qu'ils travaillent, ne sentent pas trop leur situation misérable. Ce qui est heureux, puisque "quand ils la sentent, alors on voit des guerres". Mais, écrivant cela dans son "Dictionnaire philosophique", Voltaire ne joue-t-il pas un jeu dangereux qui pourrait mettre le feu aux poudres?...

   Qu'on se rassure, s'exclame-t-il : "Ce n'est même que par des personnes éclairées que ce livre peut être lu ; le vulgaire n'est pas fait pour de telles connaissances ; la philosophie ne sera jamais son partage. Ceux qui disent qu'il y a des vérités qui doivent être cachées au peuple, ne peuvent prendre aucune alarme ; le peuple ne lit point ; il travaille six jours de la semaine, et va le septième au cabaret ; en un mot, les ouvrages de philosophie ne sont faits que pour les philosophes, et tout honnête homme doit chercher à être philosophe sans se piquer de l'être."

   Mais, revenons à l'égalité telle que le philosophe de Ferney l'anéantit aux yeux des "personnes éclairées" qui ont bien besoin de savoir ce que sera le contenu politique, économique et idéologique de la révolution qu'il leur promet pour dans vingt ans : "Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs ; et avec beaucoup de goût pour la paresse : par conséquent tout homme voudrait avoir l'argent et les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très agréables. Vous voyez bien qu'avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux, qu'il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient plus jaloux l'un de l'autre."

   C'est d'ailleurs au titre de la philosophie de la tolérance que Voltaire dit et redit à Catherine II de Russie que les femmes et jeunes filles que l'on pourra prendre aux Turcs seront la récompense des plus brillants de ses officiers...

   Or, au fond, et par delà les phénomènes de jouissance, il y a le partage du travail, le partage de la souffrance qu'engendre le travail sous la domination d'autrui, et c'est ici que l'égalité fait décidément naufrage pour la plus grande joie des "personnes éclairées".

   Mais, dis-leur donc, toi, Voltaire, le prophète de la révolution bourgeoise!... Et il nous le dit, le bougre. Il l'a même frappé dans le marbre, le beau et vrai couplet de l'égalité démocratique : "Le genre humain tel qu'il est, ne peut subsister à moins qu'il n'y ait une infinité d'hommes utiles qui ne possèdent rien du tout. Car certainement un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre, et si vous avez besoin d'une paire de souliers, ce ne sera pas un maître de requêtes qui vous la fera. L'égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle, et en même temps la plus chimérique."

  Des hommes utiles qui ne possèdent rien du tout!... C'est effectivement ce qui s'appelle la misère organisée... Celle qui se retrouve aujourd'hui repliée au fond des bois de l'Ile... de France, deux cent vingt ans après 1789.

   Et il en faudrait une... infinité.

   Avis aux amateurs!

 

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23 novembre 2008

25 - La révolution selon Voltaire...

Voltaire__1694_1778_   Voltaire (1694-1778)

    Très favorablement impressionné par la "Glorieuse Révolution" (1688) survenue en Angleterre six ans avant sa naissance (1694), Voltaire s'offrait comme un disciple de celui qui - par ses écrits si ce n'est par ses actes - en était, selon lui, la personnalité dominante : John Locke.

   Bien que né soixante-deux ans après lui, le philosophe de Ferney faisait figure d'avant-gardiste de la bourgeoisie française du temps de Louis XV, puis de Louis XVI, en se présentant comme le disciple du philosophe écossais. Ainsi, dans les années 1760, le voit-on annoncer, à n'en plus finir, à ses divers correspondants, une révolution comparable qu'il voit survenir dans les vingt prochaines années sur le sol de France. Quel coup d'oeil, n'est-ce pas?

   C'est dans cette perspective de long terme, et en fabriquant une version très simplifiée des analyses de son modèle d'Outre-Manche, qu'en 1764 Voltaire rédige, pour son "Dictionnaire philosophique", un article "Égalité" qui doit retenir notre attention. Il y trace en effet la voie à suivre pour donner à la propriété le statut qui doit être le sien dans une société débarrassée de la monarchie de droit divin : "Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir ; deux petites familles voisines ont des champs ingrats et rebelles ; il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu'elles l'égorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain ; l'autre va l'attaquer et est battue ; la famille servante est l'origine des domestiques et des manoeuvres ; la famille battue est l'origine des esclaves. Il est impossible dans notre malheureux globe que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l'une de riches qui commandent, l'autre de pauvres qui servent ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes."

   Voilà donc que l'égalité se définit par... la nécessité de son contraire.

   Or, la contradiction n'est pas qu'une affaire de mots. Il arrive qu'elle se résolve à coups de fusils, à l'intérieur comme à l'extérieur d'un pays donné. Ainsi sommes-nous toujours dans le cadre de l'illustration d'une "égalité" tellement mensongère qu'elle ne peut que baigner dans le sang de ses "bénéficiaires"...

   Mais laissons le cher Voltaire faire, au nom de l'une des rubriques des Droits de l'Homme, son petit travail de criminel de guerre par procuration : "Tous les pauvres ne sont pas absolument malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation ; mais quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du sénat à Rome ; celles des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerres finissent tôt ou tard par l'asservissement du peuple, parce que les puissants ont l'argent, et que l'argent est maître de tout dans un État ; je dis dans un État, car il n'en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer, subjuguera toujours celle qui aura plus d'or et moins de courage."

   N'oublions pas que Voltaire est un expert en la matière puisque ce brave homme doit une partie de sa fortune à d'heureuses spéculations sur les fournitures aux armées, à sa façon de chanter les louanges de Louis XV pour la victoire de Fontenoy, et aux retombées, sur les ventes des montres qu'il faisait fabriquer à Ferney, des encouragements répétés qu'il aura prodigués à Catherine II de Russie de faire massacrer un maximum de Turcs dans la guerre qui l'oppose à la Porte ottomane...

   Tout ceci, bien sûr, au nom d'une philosophie de la "tolérance", qui ne reconnaît, elle aussi, que le contraire de ce qu'elle prétend affirmer...

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12 novembre 2008

Telles les fleurs de glaïeul, les éléments d'analyse...

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11 novembre 2008

24 - L'éternité de l'or

   L'apparente naïveté de John Locke - celle qui lui permet de pré-tendre voir, dans la propriété privée, le résultat du travail, et, dans sa privation, un effet de la paresse - ne lui aurait pas fourni les moyens de dépasser la morale des "honnêtes gens", ni a fortiori de devenir un point d'appui essentiel pour la bourgeoisie internationale des deux siècles suivants.

   Or, la part prise par cet Écossais dans le développement scientifique de l'économie politique réside en particulier dans sa conception du rôle de la monnaie et dans les conséquences qu'il en tire relativement à l'étendue de l'exercice du droit souverain de vie et de mort à l'intérieur même d'une société donnée. Nous y viendrons.

   Pour la propriété selon John Locke, tout a basculé à la suite d'un irrésistible effet de seuil : "Voici ce que j'ose affirmer hardiment : le même principe de propriété, c'est-à-dire que chacun doit avoir tout ce dont il peut se servir, serait resté valable partout sans causer de gêne à personne, car le monde contient assez de terres pour suffire au double de sa population, si l'invention de la monnaie et la convention tacite qui lui reconnaît une valeur n'avaient pas établi, par voie de consentement, des possessions plus vastes et le droit de les garder."

   À la question de savoir d'où il tire ce raccourci qui étonne tout d'abord, John Locke répond par une réaffirmation de la solidarité qui existait initialement entre la valeur économique et la nécessité de pourvoir à l'entretien des humains : "Voici ce qui est sûr : au début, avant que le désir des hommes de posséder plus que le nécessaire n'eût changé la valeur intrinsèque des choses, que seule détermine leur utilité pour la vie humaine, avant qu'on n'eût convenu de reconnaître à un petit morceau de métal jaune, capable de se conserver sans usure, ni détérioration, plus de valeur qu'à une grosse pièce de viande ou à un tas de blé entier, même si chaque homme avait le droit de s'approprier, par son travail et pour son compte, tous les biens naturels dont il pouvait se servir, cela ne risquait pas d'aller bien loin, ni de causer du tort aux autres, car la même abondance restait à la disposition de quiconque ferait preuve d'autant d'industrie."

   Le communisme primitif de droit divin devait donc trouver son coup d'arrêt dans ce "petit morceau de métal jaune" dont certains auront découvert très tôt qu'il était tout bonnement un petit dieu "portatif" tout aussi éternel que l'autre, et bien plus réellement créateur de ceci ou de cela, puisqu'il permet de déroger à la nécessité de travailler soi-même. Décidément, les voies du Seigneur sont impénétrables, car le miracle est parfois tout ce qu'il y a de plus bénin. Celui que nous rapporte John Locke vaut en tout cas son pesant d'or : "Ainsi s'établit l'usage de la monnaie : quelque objet durable, que les hommes puissent garder sans qu'il s'abîme et qu'ils conviennent entre eux d'accepter en échange des nécessités de la vie, vraiment utiles, mais périssables."

   Ainsi, comme devait l'écrire, un siècle plus tard, Romans de Coppins : "Depuis longtemps, on cherche la pierre philosophale : elle est trouvée, le travail"... d'autrui pour le compte des très "laborieux" propriétaires des moyens de production... C'est ce que nous allons voir.

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10 novembre 2008

23 - La fable des "honnêtes gens"

  Au-delà du temps où, selon John Locke, le produit revenait inté- gralement à celui qui, par son travail, en avait obtenu l'usage, s'ouvre une seconde période que le philosophe écossais nous décrit ainsi : "À présent que la propriété ne porte plus, au premier chef, sur les fruits de la terre et les bêtes qui y vivent, mais sur la terre elle-même, en tant que celle-ci inclut et comporte tout le reste, il me paraît clair que cette propriété, elle aussi, s'acquiert comme la précédente. La superficie de terre qu'un homme travaille, plante, améliore, cultive et dont il peut utiliser les produits, voilà sa propriété. Par son travail, peut-on dire, il l'enclôt et la sépare des terres communes."

   Le travail, encore le travail, toujours le travail... roi.

   Le précepte d'origine est donc respecté : "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front"... Eh bien, d'accord!... Mais, pour que la propriété de la terre ait pu se développer d'une façon aussi paisible, encore fallait-il que le Dieu créateur y ait mis du sien en offrant à profusion le sol cultivable "libre". Dans ce cas, en effet, comme l'écrit John Locke : "Nul autre ne pouvait être lésé par celui qui s'appropriait ainsi une parcelle quelconque de terre en l'améliorant, car il en restait assez d'une qualité aussi bonne, et même plus que ne pouvaient utiliser les individus qui n'étaient pas encore pourvus."

   Nous n'avons ainsi toujours pas quitté le communisme primitif de droit divin, mais nous pressentons que l'affaire ne va pas tarder à prendre une tournure plutôt désagréable : le malin s'insinue... Laissons John Locke nous mettre doucement la puce à l'oreille : "Dieu a donné le monde aux hommes en commun : mais, puisqu'il le leur a donné pour leur profit et pour en retirer les commodités de la vie, autant qu'ils en étaient capables, on ne saurait imaginer qu'il ait souhaité voir le monde toujours indivis et inculte. Il l'a donné, pour s'en servir, à l'homme d'industrie et de raison, à qui son travail devait servir de titre et non, pour satisfaire son caprice ou sa cupidité, à l'homme querelleur et chicanier."

  C'est vrai, quoi!... Décidément c'est partout et toujours pareil : il y a ceux qui travaillent et ceux qui ne veulent rien faire, ou qui font si mal le peu qu'ils s'avisent de faire! Si le travail est roi, le travailleur l'est aussi, et le fainéant n'a qu'à s'en prendre à lui-même de n'obtenir rien de rien!... C'est ainsi que John Locke devient tout à coup le porte-parole des "honnêtes gens" : "Celui qui avait à sa disposition, pour le faire fructifier, un lot aussi bon que ceux qu'on avait déjà pris, n'avait pas lieu de se plaindre et ne devait pas s'immiscer dans ce que le travail d'autrui avait déjà mis en valeur : sinon, à l'évidence, ce qu'il briguait, sans l'ombre d'un titre, c'était le profit des peines d'autrui et non pas la terre que Dieu lui avait donnée, en commun avec d'autres, pour la travailler ; car les espaces disponibles égalaient la surface déjà prise et dépassaient à la fois les moyens d'utilisation de l'intéressé et le champ de son industrie."

   Conséquemment, c'est parce qu'elle consacrait la prééminence du travail que la propriété privée des moyens de production a pu s'inscrire dans les visées du créateur du ciel et de la terre : "Nous voyons donc qu'il existe un lien entre le fait de venir à bout de la terre ou de la cultiver et l'acquisition du droit de propriété. L'un valait titre pour l'autre. Si bien qu'en donnant l'ordre de dompter les choses, Dieu habilitait l'homme à se les approprier. La condition de la vie humaine, qui nécessite le travail et des matériaux à travailler, introduit forcément les possessions privées."

   En face de quoi le "chômeur", cet homme libre dépourvu de tout outil de production et de sa part de terre nourricière, ne peut s'en prendre qu'à lui-même!... D'où vient qu'il ait déserté le monde du travail, sinon de sa paresse, de ses insuffisances physiques, intellectuelles ou morales... enfin de tout le contraire de ce qui a permis au propriétaire de faire triompher en lui le travailleur tel que Dieu en avait dessiné l'épure dès l'origine des temps...

   Rassurons-nous : John Locke n'est pas aussi naïf qu'il le paraît à ce moment précis... 

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09 novembre 2008

22 - La cigale et la fourmi

   Dans l'état de nature selon John Locke, le travail est roi... En effet, il ne rencontre rien qui puisse limiter ni la mise en oeuvre de sa capacité de production, ni le contrôle du travailleur sur les résultats de son activité productive.

   Voici donc le travailleur "naturellement" libre, sur fond d'une sorte de communisme primtif : "Bien que la terre et toutes les créatures inférieures appartiennent en commun à tous les hommes, chacun garde la propriété de sa propre personne. Sur celle-ci, nul n'a de droit que lui-même. Le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains, pouvons-nous dire, sont vraiment à lui. Toutes les fois qu'il fait sortir un objet de l'état où la Nature l'a mis et l'a laissé, il y mêle son travail, il y joint quelque chose qui lui appartient et, par là, il fait de lui sa propriété."

   La propriété de soi apparaît ici comme déterminant, pour le travailleur, un droit de propriété sur son produit. À l'inverse, le travailleur "libre" du mode capitaliste de production aurait-il perdu son droit de propriété sur le produit de son travail parce qu'il aurait également perdu la propriété d'une part de soi?... Le contrat de travail serait-il, avant tout, ce qui vient masquer la dépossession de cette part perdue de soi?... Mais de quelle part?... Serait-ce de celle qui correspond, pour le travailleur "libéré" de ses moyens de production, à la nécessité de revêtir tout d'abord l'identité du chômeur, ce squelette sur quoi viennent se fixer, pour une durée plus ou moins longue, les oripeaux d'une condition professionnelle qui répond à la nécessité d'obtenir les moyens d'assurer sa subsistance de fourmi?... Et adieu la cigale!...

   Ce qui ne veut pas dire que l'économie en mode "cigale" de production serait affaire de fainéantise. Voici, en tout cas, ce qu'il en est chez John Locke, tant que règne l'état de nature : "Bien que l'eau qui coule à la fontaine soit à tout le monde, qui doute que, dans la cruche, elle n'appartienne à celui-là seul qui l'a tirée? Par son travail, il la prise des mains de la nature où elle restait en communauté, appartenant également à tous ses enfants et, de cette manière, il se l'est appropriée."

   Immanquablement, été comme hiver et hiver comme été, dans ce monde "naturel" l'eau coule à la fontaine... Qui pourrait reprocher à la cigale de manquer de prévoyance?

   Ne pas oublier toutefois que, dans cette fiction produite par John Locke pour les besoins de sa démonstration, le service des eaux potables est assuré par un Dieu créateur de toutes choses... et pourquoi donc n'assurerait-il pas aussi la restauration et l'hôtellerie tous frais payés dans des sites plus enchanteurs les uns que les autres?...

   Non, non, nous le savons : même ici, l'être humain doit travailler. Mais il lui est loisible de se mettre aussitôt à son compte, sans qu'aucune concurrence puisse jamais l'obliger à produire plus que ce que lui-même juge absolument nécessaire de consommer. John Locke peut ainsi affirmer en toute sérénité : "Considérant donc l'abondance des provisions naturelles qui ont existé longtemps dans le monde, le nombre restreint des consommateurs et l'impossibilité, pour un homme seul avec toute son industrie, d'atteindre et d'accaparer, aux dépens des autres, plus qu'une infime portion de ces ressources, surtout s'il la limitait à ce qui pouvait lui servir, il faut admettre que la propriété acquise de cette manière ne risquait d'entraîner, à cette époque, que peu de querelles et de différends."

   ... et pas du tout de lutte des classes.

Posté par cunypetitdemange à 18:41 - Economie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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